Suspension de Paetongtarn, procès contre Thaksin, coalition fragilisée : la Thaïlande traverse une nouvelle crise politique majeure.
Entre ingérences de l’armée, décisions de justice et manœuvres d’élites, l’avenir de la dynastie Shinawatra semble plus incertain que jamais.
Thitinan Pongsudhirak, docteur en sciences politiques, professeur à l’Université Chulalongkorn et chercheur principal à l’Institut d’études internationales et de sécurité à Bangkok, fait le point sur la situation.
Les coûteuses tempêtes politiques en Thaïlande

Manifestation le samedi 2 août 2025 au Monument de la Victoire à Bangkok pour réclamer la démission de la Première ministre Paetongtarn Shinawatra. Photo : Khaosod/Yokin Charoenying
Dans un pays de 70 millions d’habitants où une poignée d’hommes peuvent renverser à plusieurs reprises un gouvernement élu, il ne peut y avoir ni stabilité ni progrès, seulement des tensions et une régression.
C’est ainsi que l’on peut caractériser la Thaïlande depuis deux décennies.
Le pays traverse actuellement un nouveau cycle d’instabilité politique accrue, avec le risque d’effondrement du gouvernement de la Première ministre suspendu Paetongtarn Shinawatra, qui suit les traces de ses prédécesseurs, également destitués par la Cour constitutionnelle.
Après des négociations tarifaires satisfaisantes avec les responsables commerciaux américains, la Thaïlande a obtenu une réduction des droits d’importation de 36 % à un nouveau taux de 19-20 % pour la plupart des économies d’Asie du Sud-Est.
Voir : Trump impose 19 % de droits de douane à la Thaïlande et au Cambodge
Mais le pays reste confronté à un environnement politique inquiétant, troublé à tous les niveaux, aggravé par la montée du nationalisme extrême et la guerre avec le Cambodge.
Paetongtarn suspendue : une Première ministre sur la sellette

La Première ministre thaïlandaise Paetongtarn Shinawatra quitte le siège du gouvernement à Bangkok, le mardi 1er juillet 2025, après que la Cour constitutionnelle l’a suspendu de ses fonctions dans l’attente d’une enquête sur une fuite d’une conversation téléphonique avec un ancien dirigeant cambodgien. Photo : AP/Sakchai Lalit
Suspendue de ses fonctions pour manquement à l’éthique suite à un appel téléphonique compromettant passé le 15 juin à l’ancien Premier ministre cambodgien Hun Sen, la Première ministre suspendue Paetongtarn devra rendre des comptes le 29 août.
Date à laquelle la Cour constitutionnelle doit se prononcer sur son cas.
Selon toutes les estimations, ses chances de survie sont minces, voire nulles.
Thaksin jugé : vers la fin de la dynastie Shinawatra ?

Thaksin Shinawatra arrive à la Cour pénale de Bangkok avec une chemise jaune, le lundi 19 août 2024. Photo : Thai PBS World.
Si l’on ajoute à cela les deux procès pénaux intentés contre son père, Thaksin Shinawatra, l’un pour diffamation présumée envers la famille royale, l’autre pour violation de ses conditions de détention après son retour d’exil en août 2023, après 15 ans, le tableau s’assombrit encore.
L’ère dominante de la famille Shinawatra dans la politique thaïlandaise depuis 25 ans touche à sa fin.
Dans le même temps, les forces de l’establishment ont pris le dessus, mais au prix d’une paralysie politique et d’une stagnation économique du pays.
En conséquence, la politique thaïlandaise sera instable et incertaine dans les semaines à venir, car le gouvernement risque de changer de mains, avec ou sans nouvelles élections.
Même avant l’appel téléphonique de Hun Sen, qui l’a enregistrée en secret alors qu’elle l’appelait « oncle » et lui proposait de satisfaire ses demandes en échange d’un apaisement des relations, la position de Mme Paetongtarn était déjà fragile.
Cette démarche avait en plus aliéné un haut commandant de l’armée thaïlandaise, accentuant sa vulnérabilité politique.
M. Thaksin avait accepté un accord avec les centres de pouvoir établis qui lui était très défavorable, ainsi qu’à son parti, le Pheu Thai.
Le gouvernement a tenté de stimuler la consommation intérieure avec plusieurs mesures :
Un portefeuille numérique de 10 000 bahts, la construction d’un pont terrestre dans le sud pour relier les océans Pacifique et Indien, la promotion du « soft power » local et la conclusion d’accords bilatéraux de libre-échange.
Mais malgré ces initiatives, le camp Thaksin n’a jamais eu la moindre chance.
L’establishment conservateur, qui n’est peut-être pas monolithique, était déterminé à se débarrasser de la menace réformatrice que représentait le parti Move Forward, vainqueur des élections de mai 2023.
Il n’avait aucune intention de laisser le gouvernement de M. Thaksin, dirigé par le Pheu Thai, mener librement la politique économique.
Après la destitution du premier Premier ministre du Pheu Thai, Srettha Thavisin, à la suite d’un remaniement ministériel mineur en août 2024, Mme Paetongtarn lui a succédé et se trouve aujourd’hui confrontée à un sort similaire un an plus tard.
Si elle est acquittée par la justice, sa continuité au pouvoir sera entravée par des résultats médiocres, des manifestations anti-Shinawatra et d’autres accusations qui pourraient encore la faire tomber plus tard.
De plus, la manœuvre de Hun Sen a discrédité Mme Paetongtarn aux yeux de l’opinion publique thaïlandaise.
Elle a également été à l’origine du retrait du parti Bhumjaithai de la coalition gouvernementale, laissant une majorité fragile et précaire.
À toutes fins utiles, Mme Paetongtarn est politiquement finie.
Les deux affaires dans lesquelles M. Thaksin est impliqué sont également de mauvais augure.
Le verdict rendu le 22 août pour diffamation envers la famille royale à la suite de propos tenus dans les médias en Corée du Sud en 2015 pourrait faire l’objet d’un appel, mais la violation des peines de prison qui sera tranchée par la Cour suprême le 9 septembre sera définitive.
Elle pourrait le conduire en prison.
Les bases rurales de M. Thaksin, les « chemises rouges » qui s’opposaient autrefois aux « chemises jaunes » conservatrices et royalistes, ne le soutiennent plus depuis qu’il a rejoint l’establishment, allant même jusqu’à revêtir le jaune ces derniers temps pour montrer sa loyauté.
Pheu Thai : un parti affaibli, sans héritier crédible

Chaikasem Nitisiri du parti Pheu Thai. Photo : Thai PBS World
Le troisième et dernier candidat éligible du Pheu Thai au poste de Premier ministre est Chaikasem Nitisiri, mais il semble peu convaincant, peu attrayant et relativement inconnu, sans base au sein du parti au pouvoir et sans notoriété auprès du public.
Bien qu’il soit deuxième derrière le Parti populaire d’opposition en termes de force parlementaire, le Pheu Thai compte toujours plus de députés que ses autres partenaires de coalition et que le Bhumjaithai, qui est dans l’opposition pour la première fois.
Le Pheu Thai tentera probablement de faire passer M. Chaikasem, malgré ses limites, afin de rester au pouvoir et d’occuper des portefeuilles ministériels pour distribuer des faveurs et du clientélisme avant de se présenter à nouveau aux élections.
Mais le Pheu Thai a perdu de son influence en raison des contraintes juridiques et constitutionnelles qui pèsent sur Mme Paetongtarn et M. Thaksin.
Avec toutes les cartes contre lui, il serait surprenant que M. Chaikasem finisse par devenir Premier ministre.
Les rivaux en embuscade

Anutin Charnvirakul et le général Prayut Chan-o-cha. Photo : Thai Newsroom
Les deux seuls autres candidats viables sont Anutin Charnvirakul, du parti Bhumjaithai, et le général Prayut Chan-o-cha, principal instigateur du coup d’État de 2014, ancien chef du Parti de l’unité nationale thaïlandaise et aujourd’hui membre du Conseil privé du roi Rama X.
M. Anutin a une chance, mais son obstacle est la lutte que se livrent le Bhumjaithai et le Pheu Thai pour les nominations au gouvernement.
Le Pheu Thai s’en est également pris au Bhumjaithai pour empiètement illégal sur des terrains publics appartenant aux chemins de fer thaïlandais et pour manipulation des élections sénatoriales de l’année dernière.
Mais malgré l’animosité entre les dirigeants des deux partis, ceux-ci peuvent encore s’allier derrière M. Anutin si les négociations sur la composition du cabinet aboutissent, peut-être avec des signaux favorables de la part des pouvoirs en place.
Pour eux, il vaut mieux rester au gouvernement que d’affronter de nouvelles élections, que le Parti populaire devrait remporter avec une marge encore plus importante que lors du dernier scrutin.
Bien que son nom ait été avancé par les conservateurs comme une solution provisoire, le général Prayut prendrait de grands risques en renonçant à son siège au Conseil privé.
S’il revenait dans l’arène politique, il pourrait être interrogé sur ses méfaits passés et sur les allégations de conflits d’intérêts.
Occuper un poste politique après avoir été membre du Conseil privé pourrait également compromettre le palais en le rendant ouvertement lié à la politique.
Il serait surprenant que le général Prayut opte pour le poste de Premier ministre.
Le spectre d’un nouveau scrutin

Élections en Thaïlande. Photo : Fortify Rights
Un nouveau scrutin pourrait avoir lieu pour sortir de l’impasse, mais on ne sait pas qui a le pouvoir de dissoudre l’Assemblée nationale.
Mme Paetongtarn est sur le banc des accusés, et le Premier ministre par intérim Phumtham Wechayachai pourrait être contesté par une action en justice s’il tentait de se présenter.
Un pays prisonnier de son instabilité

Base militaire en Thaïlande. Photo : Bangkok Post
L’avenir politique de la Thaïlande à court terme sera donc entre les mains des tribunaux et de l’armée, dont le destin politique s’est renforcé en raison du conflit frontalier avec le Cambodge.
Si ces manœuvres politiques peuvent sembler passionnantes pour les non-initiés, ceux qui observent depuis longtemps ce cycle d’instabilité et de volatilité ne peuvent que constater les occasions manquées par la Thaïlande et le coût croissant de l’inertie et de la stagnation.
Voir aussi :
Thaïlande : 42 % des citoyens ont perdu tout espoir dans les partis politiques
Crise politique en Thaïlande : entre risque de coup d’État et chaos frontalier
Crise politique majeure en Thaïlande : démission, élections ou coup d’État ?
L’indice politique de la Thaïlande tombe à 4,7, signe d’un profond malaise
Source : Bangkok Post
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3 commentaires
Et voilà… comme souvent en Thaïlande, cette législature n’ira pas au bout de son mandat…
Thaksin Shinawatra croyait peut-être qu’il n’avait qu’à paraître sur la scène publique lors de son retour rocambolesque en Thaïlande pour reconquérir le cœur des thaïlandais(e)s pour revenir, tel un Sphinx, en tant que numéro 1 de la vie politique thaïlandaise, et en plaçant sa fille cadette au sommet du gouvernement élu pour diriger depuis les coulisses du pouvoir, une Thaïlande convalescente de la crise Covid…
Malheureusement (et c’est une habitude dans les rangs des hommes et des femmes politiques thaïlandais(e)s), ils ne savent pas rester dans les rails d’une législation qu’ils bafouent allègrement pour tirer à eux, tous les profits du pouvoir, en se persuadant qu’ils sont intouchables…
C’est sans compter sur l’establishment influent dans tous les niveaux des institutions politiques et composé des tendances conservatrices du pays, incluant l’Armée, la haute bourgeoisie et les ultra-royalistes, constituant à eux trois, une véritable puissance politique et idéologique, garant de la Constitution thaïlandaise et de ses valeurs fondamentales.
Donc, voilà, comme le démontre à souhait l’article, le règne politique de la famille Shinawatra et de son patriarche, semble arriver à son terme, car après la sœur de Taksin, Yingluck et la fille cadette de ce dernier, qui pour reprendre le flambeau ? Personne !!!
Plus d’héritiers désignés, ni de successeur tout court…
La famille est exsangue politiquement parlant !
Alors, peut-on déjà envisager une issue vers de nouvelles élections législatives anticipées ?
C’est quasi assuré dans un délai de quelques mois, au plus tard, fin de cette année, peut-être avant cela, tant le cercle judiciaire semble se resserrer au fil des semaines à venir autour de la famille pour mettre un terme définitif à cette domination politique qui perdure avec des périodes tumultueuses depuis 1998, année où Taksin Shinawatra fonda le « Thai Rak thai » party et devint PM en 2001…
Et pour l’avenir à court terme, comme disait un éditorialiste politique de Bangkok à l’époque des différents renversements de coalition et de gouvernement depuis les 20 dernières années, « une seule chose est certaine en Thaïlande, c’est que jamais rien n’est certain !!! »
Et comme on dit chez nous : « laissez pisser le mouton, c’est un animal qui pisse longtemps ».
En d’autres termes, et étant donné que nous, pauvres petits farangs expatriés qui ne sommes pas partie prenante et n’ayant pas droit au vote législatif, il ne nous reste plus qu’à faire le gros dos, d’accepter bon gré, mal gré la situation assez chaotique du moment et d’attendre de nouveaux résultats sortis des urnes, après une campagne électorale, ponctuée de son cortège de luttes politiques, de manœuvres intestines corrompues et corruptrices, de manifestations sociales, d’émergences de nouvelles personnalités portées par une mouvance réformatrice régulièrement sabordée par l’influence toute-puissante de la frange conservatrice présente à la tête des institutions fondamentales, constitutionnelles et judiciaires de l’État.
Bref, il faut encore s’attendre à une belle foire d’empoigne, avant, pendant et après cette période électorale qui se profile à l’horizon… Wait and see, Dr Watson !
En espérant qu’ils finissent leurs jours en prison afin de montrer aux futurs politiciens ce qu’il en coûte d’aller à l’encontre du peuple thaï !!!
Et oui…, mais que l’on se tourne de quelque côté que ce soit, que l’on fasse un tour à 360° sur soi-même pour visionner toute la panoplie des possibilités de formation d’un gouvernement thaïlandais, on ne peut que constater une évidence : ils sont tous à mettre dans le même sac, et je suis certain que les « futurs politiciens » ne retiendront pas les leçons et les conséquences de leurs erreurs et tomberont dans les mêmes travers, une fois au pouvoir !!!
Depuis près de 30 ans, la vie politique tourne autour d’un même axe et du même scénario, dont la durée de vie dure entre 3 mois et 3 ans : élections, évictions de certains partis et leaders d’opposition politique, alliances bancales pour accéder au pouvoir, compromission dans les affaires de l’État, procès d’hommes politiques pour corruption, destitutions, dissolution, coup d’État militaire, loi martiale, dictature « douce », ré-élections, re-alliances, etc, etc…
La boucle est bouclée et telles les montagnes russes, on revient toujours au point de départ, on prend les mêmes et on recommence !!!