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En Thaïlande, le FMI et la Banque mondiale ravivent de vieilles blessures

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Logos du FMI et de la Banque mondiale sur fond de drapeau thaïlandais et de graphiques financiers

Le retour du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale à Bangkok réveille de douloureux souvenirs en Thaïlande.

Alors que les deux institutions tiennent leurs réunions annuelles du 12 au 18 octobre 2026, une tribune publiée dans la presse thaïlandaise dénonce leur bilan économique, social et environnemental.

Voir : La Thaïlande accueille le sommet FMI-Banque mondiale à Bangkok

Une tribune sévère en pleine réunion internationale à Bangkok

Vue du parc Benjakitti à Bangkok avec une installation géante aux couleurs des assemblées annuelles 2026 du FMI et de la Banque mondiale.

Une installation géante aux couleurs des assemblées annuelles du FMI et de la Banque mondiale, au parc Benjakitti de Bangkok. Photo : Annual Meetings 2026

Bangkok accueille cette semaine des milliers de responsables économiques, de ministres des Finances et de dirigeants de banques centrales venus du monde entier.

Pour la Thaïlande, qui n’avait plus accueilli les réunions annuelles du FMI et de la Banque mondiale depuis 1991, cet événement constitue une importante vitrine internationale.

Mais cette rencontre suscite aussi des critiques.

Dans une tribune publiée le 12 octobre par le journal Khaosod English, deux chercheurs dénoncent le bilan des institutions financières internationales et leurs conséquences sur les populations des pays en développement.

Les auteurs, Kheetanat Wannaboworn, analyste basée à Bangkok, et Walden Bello, économiste et écrivain installé à Manille, sont tous deux liés à l’organisation Focus on the Global South.

Walden Bello est également l’auteur de A Siamese Tragedy, un ouvrage publié en 1998 et consacré à la crise économique thaïlandaise.

Selon eux, les politiques du FMI et de la Banque mondiale ont parfois aggravé les difficultés des populations qu’elles prétendaient aider.

Ils prennent pour exemples la crise financière asiatique de 1997 et le barrage controversé de Pak Mun, deux épisodes qui ont profondément marqué la Thaïlande.

La crise de 1997, un traumatisme économique toujours présent

Manifestation sur Silom Road à Bangkok en 1997, pendant la crise financière asiatique, après l'effondrement du baht et l'intervention du FMI

Des manifestants défilent sur Silom Road, à Bangkok, en 1997, alors que l’effondrement du baht et les mesures économiques liées à l’intervention du FMI suscitent une forte contestation. Photo : Reuters

Le 2 juillet 1997, la Thaïlande laisse flotter le baht, jusque-là arrimé à un panier de monnaies dominé par le dollar américain.

Cette décision marque le début d’une crise financière qui se propage rapidement à plusieurs économies asiatiques.

L’effondrement de la monnaie thaïlandaise provoque une multiplication des faillites, une contraction de l’activité économique et une forte hausse du chômage.

Pour les auteurs de la tribune, le FMI et la Banque mondiale portent une part de responsabilité dans cette crise, en raison de leurs pressions en faveur de la libéralisation des mouvements de capitaux.

Cette ouverture financière aurait rendu la Thaïlande particulièrement vulnérable aux mouvements spéculatifs et aux retraits massifs de capitaux étrangers.

Le FMI lui-même a reconnu, dans ses analyses ultérieures, les risques d’une libéralisation financière trop rapide lorsque les systèmes bancaires et les mécanismes de surveillance sont insuffisamment solides.

Face à l’effondrement économique, le gouvernement thaïlandais accepte en août 1997 un programme international de soutien financier de 17,2 milliards de dollars, coordonné par le FMI.

Mais cette aide s’accompagne de mesures particulièrement impopulaires.

Le programme prévoit des restrictions budgétaires, des réformes du secteur financier et une augmentation de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA), qui passe de 7 à 10 %.

Selon les deux chercheurs, ces décisions ont aggravé les difficultés de la population.

Ils affirment que la hausse de la TVA a fait basculer un million de Thaïlandais sous le seuil de pauvreté en quelques semaines.

Les chercheurs accusent aussi les institutions internationales d’avoir privilégié le remboursement des créanciers et la protection des investisseurs étrangers.

Cette interprétation reste contestée.

Dans ses propres analyses, le FMI attribue surtout la crise à l’accumulation de dettes à court terme, aux fragilités du système financier et aux déséquilibres économiques du pays.

L’institution défend le rôle de son programme dans la stabilisation de l’économie thaïlandaise.

Elle a néanmoins reconnu que les objectifs budgétaires initiaux étaient trop restrictifs et que leur assouplissement aurait dû intervenir plus tôt.

Aujourd’hui encore, cette période reste synonyme de faillites, de chômage et de difficultés financières pour de nombreux Thaïlandais.

Le barrage de Pak Mun, symbole des projets controversés

Vue aérienne du barrage hydroélectrique de Pak Mun sur le fleuve Mun, dans la province d'Ubon Ratchathani, en Thaïlande

Vue aérienne du barrage hydroélectrique de Pak Mun sur le fleuve Mun, dans la province d’Ubon Ratchathani. Photo : EGAT

La Banque mondiale est aussi critiquée pour avoir contribué au financement de Pak Mun, un projet hydroélectrique situé dans la province d’Ubon Ratchathani, au nord-est de la Thaïlande.

En décembre 1991, l’institution accorde un prêt de 24 millions de dollars destiné à soutenir ce projet, dont le coût total atteint environ 250 millions de dollars.

Le barrage est construit par l’Autorité thaïlandaise de production d’électricité (EGAT).

Selon les auteurs de la tribune, sa construction a entraîné le déplacement d’environ 1 700 foyers.

Mais les conséquences les plus durables concernent la pêche et les écosystèmes du fleuve Mun, un affluent du Mékong.

Le barrage a perturbé les migrations des poissons, affectant les ressources alimentaires et les revenus des communautés qui dépendaient traditionnellement de la pêche.

Les auteurs évoquent une perte de 60 à 80 % des espèces de poissons et des conséquences sur les moyens de subsistance de plus de 20 000 pêcheurs locaux.

Depuis plusieurs décennies, les communautés concernées réclament son démantèlement.

Pour les deux chercheurs, Pak Mun illustre les limites des grands projets de développement dont les bénéfices économiques annoncés ne compensent pas nécessairement les coûts humains et environnementaux.

Ils rappellent que la Banque mondiale a participé au financement de centaines de barrages à travers le monde.

Selon les chiffres de l’organisation International Rivers Network cités dans la tribune, elle avait accordé, jusqu’en 1993, 527 prêts liés à des barrages dans 93 pays.

Les auteurs dénoncent aussi son soutien aux énergies fossiles, affirmant qu’au moins 21 milliards de dollars ont été consacrés ces dernières années à des projets liés au charbon, au pétrole et au gaz.

Une lutte contre la pauvreté aux résultats contestés

Habitants d'un bidonville le long des voies ferrées dans le centre de Bangkok

Habitants d’un bidonville le long des voies ferrées dans le centre de Bangkok. Photo Mladen Antonov – AFP

Les critiques ne se limitent pas à la Thaïlande.

La Banque mondiale a pour mission de réduire la pauvreté et de favoriser le développement économique.

Pourtant, les auteurs dénoncent une institution dont les effectifs et les dépenses administratives continuent d’augmenter alors que les progrès contre la pauvreté ralentissent.

Selon les données présentées dans leur tribune, les effectifs à temps plein seraient passés d’environ 12 000 personnes en 2015 à près de 21 000 en 2026.

En comptant l’ensemble des employés, contractuels et personnels non permanents, ils évoquent près de 41 000 personnes.

Environ 26 000, soit 63 % de cet effectif élargi, travailleraient à Washington, contre seulement 3 200 en Afrique.

Selon eux, ses prêts annuels sont passés d’environ 55 milliards de dollars en 2015 à 123 milliards en 2026.

Cette expansion contraste, à leurs yeux, avec les résultats obtenus.

Les propres données de la Banque mondiale confirment que la réduction de la pauvreté mondiale a fortement ralenti.

Dans un rapport publié en 2024, l’institution estimait que près de 700 millions de personnes vivaient dans l’extrême pauvreté et que 3,5 milliards disposaient de moins de 6,85 dollars par jour, selon les seuils internationaux alors utilisés.

Elle avertissait que la période 2020-2030 risquait de devenir une décennie perdue pour la réduction de la pauvreté.

Ces difficultés ne peuvent toutefois pas être attribuées aux seules politiques de l’institution.

Les conflits, les conséquences de la pandémie de Covid-19, l’endettement et le ralentissement économique mondial pèsent aussi sur cette situation.

Les politiques d’austérité mises en cause

Au cœur de la tribune figure une critique des programmes d’ajustement structurel mis en œuvre dans de nombreux pays en développement.

Inspirés des principes associés au « Consensus de Washington », ces programmes ont encouragé la libéralisation commerciale, les privatisations, la déréglementation et la réduction des dépenses publiques.

Selon les auteurs, plus de 100 pays en développement ou issus de l’ancien bloc socialiste ont été soumis à ces politiques.

Présentées comme des moyens de rétablir les équilibres financiers et de favoriser la croissance, elles ont souvent suscité une forte opposition sociale.

Les deux chercheurs considèrent que ces programmes ont contribué à maintenir certains pays dans une dépendance durable envers les institutions financières internationales.

Ils critiquent aussi leur transformation progressive en stratégies de réduction de la pauvreté.

Selon les recherches réalisées par Focus on the Global South en Asie du Sud-Est, ce changement de présentation n’aurait pas fondamentalement modifié les politiques appliquées.

La tribune s’appuie sur plusieurs économistes critiques.

L’économiste italienne Clara Mattei considère que l’austérité ne vise pas uniquement à rétablir les finances publiques. Selon elle, cette politique contribue aussi à préserver une hiérarchie sociale et économique favorable aux détenteurs du capital.

Les auteurs citent également Paul Collier, ancien responsable de la recherche à la Banque mondiale de 1998 à 2003.

Celui-ci a reconnu que les économistes avaient trop souvent négligé les effets négatifs de la mondialisation, contribuant ainsi à affaiblir la confiance du public dans leur expertise.

Une autre critique provient d’un groupe d’experts dirigé par Angus Deaton, futur prix Nobel d’économie.

Dans une évaluation publiée en 2006, ce groupe avait reproché à la Banque mondiale d’utiliser la recherche de manière sélective pour défendre ses politiques, en mettant en avant les études favorables et en ignorant les autres.

Pour les auteurs de la tribune, ces critiques remettent en question la manière dont certaines politiques économiques internationales sont élaborées et justifiées.

Le modèle économique tourné vers l’exportation remis en question

Un bateau charge des conteneurs dans un port de Thaïlande

Un bateau charge des conteneurs dans un port de Thaïlande. Photo : The Nation Thailand

Les deux chercheurs s’en prennent ensuite au modèle de développement fondé sur les exportations, encouragé pendant plusieurs décennies par la Banque mondiale.

Depuis les années 1970, de nombreux pays asiatiques ont privilégié la production de biens destinés aux marchés étrangers.

Cette stratégie a contribué à l’industrialisation et à la croissance de plusieurs économies de la région, dont la Thaïlande.

Mais elle les a aussi rendues dépendantes de la demande internationale.

Pour les auteurs, le retour du protectionnisme commercial américain révèle aujourd’hui les fragilités de ce modèle.

Ils visent en particulier les droits de douane imposés par le président américain Donald Trump à une centaine de pays.

Ces mesures compliquent l’accès au marché américain et obligent les économies exportatrices à revoir leurs stratégies de croissance.

La Thaïlande, dont une part importante de l’activité industrielle dépend des marchés étrangers, est en première ligne face à ces tensions commerciales.

Les auteurs reprochent à la Banque mondiale de ne pas avoir suffisamment préparé les pays en développement à cette évolution.

L’intelligence artificielle, nouveau sujet d’inquiétude

Illustration de l'intelligence artificielle

Illustration de l’intelligence artificielle.

La tribune aborde enfin les nouvelles orientations économiques défendues par les institutions internationales.

Alors que la Banque mondiale présente l’intelligence artificielle comme un nouveau moteur de croissance pour la Thaïlande, les auteurs mettent en garde contre ses conséquences sociales.

Ils redoutent des suppressions d’emplois, une aggravation des inégalités et les effets environnementaux des centres de données.

Ces préoccupations rejoignent certains avertissements du FMI.

Selon une analyse publiée en 2024, environ 40 % des emplois dans les économies émergentes et 26 % dans les pays à faible revenu sont exposés à l’intelligence artificielle.

Cette exposition ne signifie pas nécessairement que ces emplois disparaîtront. Certains pourraient au contraire bénéficier de gains de productivité.

Le FMI avertit cependant que les pays disposant d’infrastructures numériques limitées et d’une main-d’œuvre insuffisamment formée risquent de profiter moins rapidement de cette transformation.

Les inégalités économiques entre pays pourraient ainsi s’accentuer.

Pour les auteurs, la Thaïlande ne devrait pas adopter un nouveau modèle de croissance sans examiner attentivement ses conséquences sur l’emploi, l’environnement et les inégalités.

La Banque mondiale victime de son propre fonctionnement ?

Logo de la Banque mondiale inscrit sur une vitre, avec un immeuble de bureaux visible en arrière-plan

Le logo de la Banque mondiale, institution financière internationale. Photo : Land Portal

Dans la dernière partie de leur tribune, les deux chercheurs s’interrogent sur la croissance continue de la Banque mondiale.

Ils soulignent que son budget administratif est passé d’environ 2,8 milliards de dollars pour l’exercice 2021 à 3,6 milliards pour 2026, selon les chiffres qu’ils présentent.

Cette augmentation intervient alors que l’institution reconnaît les difficultés persistantes de la lutte contre la pauvreté.

Les auteurs invoquent ce que des sociologues appellent la « loi de l’inertie bureaucratique ».

D’après cette théorie, une grande organisation tend à préserver son fonctionnement, à développer ses effectifs et à accroître ses moyens, indépendamment des résultats obtenus.

Ils vont jusqu’à défendre l’idée d’un arrêt du financement de la Banque mondiale.

À leurs yeux, cette proposition pourrait réunir certains courants de droite et de gauche, mais pour des raisons opposées.

Les premiers y verraient un moyen de réduire des dépenses jugées inefficaces, tandis que les seconds dénonceraient les conséquences sociales et environnementales des politiques de développement.

Cette position reste celle des auteurs de la tribune.

Bangkok entre ambitions économiques et blessures du passé

Portiques de sécurité installés au Centre national de conventions Reine Sirikit à Bangkok pour les assemblées annuelles 2026 du FMI et de la Banque mondiale

Les dispositifs de contrôle de sécurité au Centre national de conventions Reine Sirikit à Bangkok, avant l’ouverture des assemblées annuelles du FMI et de la Banque mondiale, le 9 octobre 2026. Photo : Reuters/Athit Perawongmetha

En accueillant les réunions annuelles du FMI et de la Banque mondiale, la Thaïlande entend renforcer son rôle dans les discussions économiques internationales.

L’événement offre au pays une occasion de mettre en avant ses ambitions, d’attirer des investissements et de défendre ses priorités économiques.

Mais la tribune de Kheetanat Wannaboworn et Walden Bello rappelle que ces institutions restent contestées pour leur rôle historique et certaines de leurs orientations actuelles.

Près de trente ans après la crise financière asiatique, leur présence à Bangkok ravive les débats sur le coût humain des politiques économiques internationales.

Au-delà des réunions officielles, la question reste entière : comment favoriser la croissance et le développement sans reproduire les erreurs du passé ?

Voir aussi :


Sources : Khaosod English, FMI (1), FMI (2), FMI (3), Banque mondiale.

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