La Thaïlande veut se positionner comme un hub régional de la robotique humanoïde en s’appuyant sur son industrie automobile et électronique.
Le pays mise sur le contrôle national des technologies d’intelligence artificielle pour éviter de dépendre de systèmes étrangers pouvant être compromis à distance.
Une plateforme d’orchestration plutôt que des robots isolés

Djitt Laowattana estime que l’industrie automobile jouera un rôle clé dans le développement du marché des robots humanoïdes en Thaïlande. Photo : Bangkok Post
Selon Djitt Laowattana, membre du conseil d’administration de la Chambre de commerce thaïlandaise et président du comité de robotique et d’IA, la Thaïlande devrait développer une plateforme d’orchestration robotique.
Plutôt que de se concentrer uniquement sur la fabrication de robots humanoïdes complets, il recommande un système capable de coordonner plusieurs robots afin qu’ils travaillent ensemble.
Il s’agit d’un système logiciel centralisé permettant à plusieurs robots et installations de fonctionner ensemble de manière coordonnée.
Cette coordination de flottes de robots permettrait, selon lui :
- de créer des services à plus forte valeur ajoutée
- de positionner la Thaïlande comme un pôle régional pour le déploiement de robots humanoïdes
- de générer des bénéfices plus durables
« La Thaïlande se trouve à un tournant, alors qu’elle cherche à passer du statut d’importateur de robotique à celui de pôle régional de fabrication », a-t-il déclaré.
En février, le Conseil de l’investissement (BoI) a approuvé plus de 10 milliards de bahts d’investissements provenant de cinq entreprises chinoises.
Les entreprises concernées sont Hangzhou Seenpin Electromechanical Transmission, Beite Technology, Sanhua Intelligent Drives, Tuopu Technology et Xusheng Group.
Ces investissements permettront de créer la première base de production de composants pour robots humanoïdes du pays, dans le Corridor économique de l’Est.
Le BoI ambitionne de faire de la Thaïlande un acteur clé du marché mondial des robots humanoïdes, qui devrait atteindre 29,5 milliards de dollars d’ici 2036.
Cette demande sera en partie stimulée par la transition de l’industrie automobile vers une production hautement automatisée de véhicules électriques, plus exigeante en robotique et en électronique que la fabrication conventionnelle.
Forces et faiblesses de l’écosystème thaïlandais

Des ouvriers assemblent une voiture électrique compacte BYD Dolphin à hayon dans la nouvelle usine de l’entreprise à Nikhom Phatthana, dans la province de Rayong. Photo : Bloomberg
Parmi les atouts du pays, M. Djitt cite :
- une chaîne d’approvisionnement automobile et électronique bien développée
- un fort degré de localisation dans la production automobile
- une adoption massive de l’Internet des objets et les incitations du BoI
La Thaïlande est ainsi bien placée pour produire des structures mécaniques, des pièces métalliques, des boîtiers de robots et des assemblages électroniques de base.
Le pays reste toutefois dépendant des importations pour les technologies clés, comme les puces d’IA et les moteurs haute performance.
Sur plus de 200 intégrateurs de systèmes, seuls 30 à 40 répondent aux normes internationales, et seulement 5 % sont capables de développer leurs propres solutions robotiques.
La Thaïlande manque également de spécialistes en IA embarquée, en conception d’actionneurs et en cinématique robotique, ainsi que d’installations nationales d’essais de durabilité et d’équilibre.
Pour M. Djitt, la Thaïlande doit passer du statut de fournisseur de composants à celui de créateur de technologies.
Au cours des deux prochaines années, le pays devrait donner la priorité aux programmes d’enseignement consacrés aux humanoïdes, aux infrastructures nationales d’essais et au transfert de technologies venant d’investisseurs étrangers.
D’ici trois à cinq ans, il devrait développer un pôle d’assemblage et faire évoluer ses intégrateurs de systèmes vers des fournisseurs de solutions basées sur l’IA.
L’objectif à long terme est une plateforme thaïlandaise d’IA incarnée, adaptée à la langue, à la culture et aux usages locaux dans les usines, les entrepôts et les services.
Cette transition comporte aussi des risques sociaux : une automatisation rapide pourrait remplacer des travailleurs dans les secteurs à forte intensité de main-d’œuvre.
Les politiques publiques devront associer investissements en robotique et mesures de reconversion professionnelle pour éviter d’aggraver la précarité économique.
Sur le plan des coûts, la baisse est spectaculaire : en 1993, un bras robotique industriel coûtait entre 2,8 et 3 millions de bahts, contre environ 300 000 bahts aujourd’hui.
Les robots humanoïdes suivent une courbe encore plus rapide : environ 1,6 million de bahts mi-2025, 900 000 bahts début 2026, et des modèles d’entrée de gamme à 350 000 bahts le mois dernier.
M. Djitt rappelle qu’il avait fallu plus de 30 ans aux bras robotiques industriels pour devenir des produits de grande consommation ; la chute rapide du coût des humanoïdes laisse présager un cycle de commercialisation bien plus rapide.
Autre indicateur économique : les marges sur les véhicules complets avoisinent 5 %, contre 20 à 30 % pour les composants automobiles.
Ce constat renforce l’intérêt pour la production de composants robotiques, nettement plus rentable que l’assemblage de véhicules entiers.
Sécurité nationale : le risque de dépendre de l’IA étrangère

La Thaïlande souhaite développer ses propres technologies d’intelligence artificielle afin de réduire sa dépendance aux systèmes étrangers.
Chanwit Boonchuay, président de l’Association des entrepreneurs en IA de Thaïlande, a souligné lors d’un séminaire que la Thaïlande ne pouvait rivaliser avec les États-Unis ou l’Europe dans la construction de grands modèles linguistiques.
Il estime néanmoins que dépendre entièrement de systèmes d’IA étrangers engendre de graves risques, ces modèles pouvant être biaisés, manipulés ou utilisés pour diffuser de la désinformation.
« La menace est d’autant plus grande lorsque l’IA est intégrée à des robots fonctionnant au sein des foyers et des usines », a-t-il averti.
Il a ajouté que des systèmes contrôlés par des entités étrangères pourraient être piratés, restreints ou désactivés à distance, perturbant immédiatement les opérations industrielles.
Développer un contrôle national sur l’intelligence robotique constitue donc, selon lui, une priorité de sécurité nationale.
La Thaïlande dispose d’atouts dans la fabrication de matériel informatique, mais l’enjeu principal réside dans les logiciels, en particulier les modèles « vision-langage-action » qui permettent aux robots de comprendre leur environnement et d’agir de manière autonome.
M. Chanwit appelle le gouvernement à soutenir le développement de modèles locaux spécialisés pour les soins aux personnes âgées, l’agriculture et les services de massage, afin de protéger à la fois la sécurité nationale et la compétitivité économique future.
Miser sur un marché de niche plutôt que sur la production de masse
Sakda Sarapatwittaya, président de l’Association thaïlandaise d’intralogistique et responsable de Humanoid Thailand, estime que la Thaïlande devrait éviter de concurrencer la Chine sur le marché des robots humanoïdes produits en série.
Cette dernière domine déjà en matière de technologies de base, d’échelle de production et de coûts.
Il plaide pour des robots spécialisés, conçus autour de l’expertise locale et de cas d’usage spécifiques, afin que le pays se taille une niche dans la chaîne d’approvisionnement mondiale plutôt que de fabriquer des composants génériques.
Il propose de mettre en relation les intégrateurs de systèmes existants avec des fournisseurs locaux et de les accompagner vers la robotique humanoïde.
Il plaide aussi pour des mesures gouvernementales plus incitatives, comme une exigence de 40 % de contenu local pour les fabricants de robots étrangers investissant en Thaïlande, afin de garantir que ces investissements profitent plus largement à l’économie du pays.
M. Sakda rejette l’idée que les robots humanoïdes entraîneront des suppressions d’emplois massives : si l’automatisation réduira la demande de main-d’œuvre répétitive en usine, elle répond aussi au vieillissement de la population active et aux pénuries de main-d’œuvre.
Le changement principal résidera dans la création de nouveaux métiers : opérateurs de robots, techniciens de maintenance, formateurs de données pour l’IA, spécialistes des systèmes.
« Les travailleurs de demain devront superviser, diriger et collaborer avec les robots plutôt que de leur faire concurrence », résume-t-il.
Les ouvriers d’usine pourront ainsi évoluer vers la supervision des opérations robotiques, l’approvisionnement en matériaux, la gestion des arrêts d’urgence ou le dépannage de base.
Les travailleurs non techniciens pourront eux contribuer à l’entraînement de l’IA en classant les produits défectueux et non défectueux, en s’appuyant sur leur expérience pratique plutôt que sur des compétences en programmation.
M. Sakda développe actuellement l’initiative « Humanoid Asian Plus » et prévoit de créer le « Living Lab Humanoid Thailand » pour accélérer la collaboration régionale ; il a déjà signé des partenariats avec des organisations spécialisées en robotique au Cameroun et au Népal.
Selon lui, les atouts thaïlandais dans la plasturgie, la sidérurgie, l’électronique et la fabrication de véhicules électriques peuvent être adaptés pour produire des composants humanoïdes avec un investissement relativement modeste.
« Bien que les robots humanoïdes d’aujourd’hui en soient encore au stade pilote et fonctionnent plus lentement que les humains, les entreprises thaïlandaises devraient commencer dès maintenant à investir, à tester et à se former », a-t-il conclu.
Des robots bientôt à l’œuvre à l’aéroport de Suvarnabhumi

L’aéroport Suvarnabhumi, principal aéroport international de Thaïlande, verra sa capacité portée à 70 millions de passagers par an grâce à une extension prévue d’ici 2029. Photo : NBT
Metthier, filiale de SKY ICT cotée à la Bourse thaïlandaise (SET), s’apprête à déployer d’ici la fin de l’année trois robots humanoïdes à l’aéroport de Suvarnabhumi pour assister les passagers lors des formalités d’embarquement.
Cette initiative résulte d’une coentreprise entre le groupe SKY, AgiBot, spécialiste chinois de l’intelligence incarnée, et COM7, détaillant de produits informatiques.
Kayon Tantichatiwat, directeur général de Metthier, explique que l’entreprise mise avant tout sur l’intelligence, ou le « cerveau », du robot : sans une formation sophistiquée et spécifique à certaines tâches, un simple matériel n’offre guère plus qu’un divertissement basique.
La feuille de route de Metthier prévoit un apprentissage rigoureux par les données, adapté à des secteurs à fort impact comme l’exploitation aéroportuaire, la sécurité et l’industrie.
En juin, AgiBot a annoncé son expansion en Thaïlande avec l’ouverture d’un bureau commercial pour la région Asie-Pacifique, en partenariat avec VST ECS (Thaïlande), distributeur informatique de premier plan.
Selon Abel Deng, président Moyen-Orient et Asie-Pacifique chez AgiBot Innovation (Shanghai) Technology Co., la Thaïlande sert désormais de siège régional pour l’entreprise.
La Chine apporte ses atouts en chaîne d’approvisionnement et fabrication, tandis que la Thaïlande offre une infrastructure numérique, des politiques favorables et une base industrielle solide, créant des opportunités pour la R&D locale et la fabrication de robots de pointe.
Selon Somsak Pejthaveeporndej, directeur général de VST ECS (Thaïlande), les robots humanoïdes ne sont plus perçus comme de simples machines.
Les entreprises les considèrent désormais comme des plateformes alimentées par l’IA, capables de s’intégrer aux logiciels d’entreprise, aux modèles de données et aux flux de travail existants.
Parmi les premiers cas d’usage : le commerce de détail et l’hôtellerie, pour l’accueil des clients et les assistants promotionnels, ainsi que les événements, où les robots servent d’ambassadeurs de marque interactifs, d’animateurs de salons ou d’outils de marketing expérientiel.
Voir aussi :
- La Thaïlande dévoile un robot humanoïde policier : un robocop thaïlandais ?
- Des « robots ninja » pour lutter contre le coronavirus dans les hôpitaux de Thaïlande
- Un robot thaïlandais pour s’occuper des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer
Source : Bangkok Post
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