La Thaïlande doit trouver un équilibre de plus en plus délicat dans ses relations économiques avec la Chine, le Japon et les États-Unis.
Entre les investissements chinois controversés, la colère des constructeurs automobiles japonais et les nouvelles accusations commerciales de Washington, le gouvernement thaïlandais fait face à des pressions sur plusieurs fronts.
Les investissements chinois de plus en plus scrutés

Conteneurs de marchandises illustrant les échanges commerciaux entre la Chine et la Thaïlande. Photo : The Nation Thailand
Le commerce et les investissements avec la Chine font déjà l’objet d’une surveillance accrue en Thaïlande.
Les inquiétudes portent notamment sur l’important déficit commercial avec Pékin, mais aussi sur la présence d’entreprises chinoises opérant dans des secteurs considérés comme « gris ».
Certaines sont accusées de profiter de la corruption pour gérer des centres d’escroquerie, obtenir illégalement la citoyenneté thaïlandaise ou utiliser des prête-noms afin d’exercer des activités normalement réservées aux Thaïlandais, notamment dans l’agriculture.
Voir : La Thaïlande gangrenée par la corruption : faux pères, prête-noms…
Des affaires de déversement de déchets toxiques dans des espaces publics et des cours d’eau ont également alimenté les critiques.
Ces problèmes soulèvent des interrogations sur les bénéfices réels de certains investissements directs étrangers (IDE) chinois pour l’économie thaïlandaise.
« Nous ne tirons aucun bénéfice de ces IDE à valeur nulle », estime Somchai Jitsuchon, directeur de recherche à l’Institut de recherche sur le développement de la Thaïlande.
Yuthana Sethapramote, économiste à l’Institut national d’administration du développement, considère pour sa part que la corruption permet à certaines entreprises chinoises « grises » d’opérer en Thaïlande, ajoutant qu’« elles font de même dans d’autres pays minés par la corruption ».
Les constructeurs japonais dénoncent une concurrence inéquitable

Chaîne de montage d’une usine Toyota. Photo : Toyota Motor Corp
Dans le même temps, les constructeurs automobiles japonais, implantés en Thaïlande depuis plusieurs décennies, s’inquiètent de la concurrence des fabricants chinois de véhicules électriques.
Au cœur du problème se trouve la fiscalité.
Les véhicules électriques importés de Chine bénéficient actuellement de droits de douane nuls en vertu d’un accord de libre-échange.
À l’inverse, les voitures japonaises importées sont soumises à des droits de douane de 20 %, contre 80 % pour les modèles européens.
La Thaïlande a également mis en place des avantages fiscaux afin de développer son industrie des véhicules électriques.
Le taux d’accise est fixé à 2 % pour les constructeurs qui investissent dans l’assemblage local de véhicules électriques à batterie (BEV), contre 10 % pour les véhicules entièrement assemblés importés.
Pour bénéficier du taux réduit, les constructeurs doivent toutefois respecter certaines exigences en matière d’investissement local.
Toyota conteste les avantages accordés aux constructeurs chinois

Usine Toyota en Thaïlande.
Des dirigeants de Toyota Motor Thailand estiment que certains constructeurs chinois bénéficient de faibles taux d’accise sans réaliser les investissements substantiels initialement promis.
Ils leur reprochent notamment de ne procéder qu’à un assemblage limité dans leurs usines thaïlandaises.
L’écart fiscal entre véhicules importés et assemblés localement pourrait par ailleurs être insuffisant pour encourager la production en Thaïlande.
Les constructeurs chinois seraient capables de fabriquer des véhicules électriques en Chine à un coût 30 à 40 % inférieur à celui d’une production en Thaïlande.
Il peut donc rester avantageux pour eux d’importer des véhicules entièrement assemblés.
Les BEV ont représenté 30 % du marché automobile thaïlandais au premier semestre, avec 104 418 véhicules vendus.
Plus de la moitié étaient importés, principalement de Chine.
Les ventes de véhicules électriques ont progressé de 93 % sur cette période, également soutenues par la hausse des prix du pétrole.
Honda et Toyota réclament une réforme fiscale
Face à cette concurrence, Honda Automobile Thailand a demandé une réduction des taxes sur les voitures japonaises importées afin de les rapprocher du régime accordé aux véhicules électriques provenant de certains pays.
Un dirigeant de Toyota Motor Thailand a de son côté demandé une augmentation immédiate des taxes sur les véhicules électriques importés.
L’objectif serait notamment d’écarter les entreprises qui ne sont pas réellement engagées dans une production locale à long terme.
Des économistes thaïlandais considèrent également qu’une révision du système fiscal est devenue nécessaire.
Yuthana Sethapramote estime que le régime actuel doit être réexaminé après plusieurs années d’application.
Somchai Jitsuchon souligne cependant que les constructeurs japonais ont peut-être aussi réagi trop lentement à l’évolution du marché.
Les consommateurs thaïlandais sont de plus en plus nombreux à choisir des véhicules électriques, à la fois pour réduire la pollution et parce que les modèles chinois sont abordables.
L’Indonésie tente de profiter des tensions avec Toyota

Vue de la ville de Jakarta en Indonésie. Photo : Felix_Indarta
Les inquiétudes ont pris une nouvelle dimension avec l’intervention de l’Indonésie.
Alors que les constructeurs japonais expriment leur mécontentement, Jakarta a proposé d’accueillir la base de production de Toyota si le groupe décidait de quitter la Thaïlande, en lui promettant un soutien accru.
Cette proposition ravive les craintes de voir la Thaïlande perdre progressivement son statut de grand pôle automobile de l’ASEAN.
L’Indonésie dispose de plusieurs avantages : elle est la première économie d’Asie du Sud-Est, possède d’importantes ressources nécessaires à la fabrication de batteries et compte une population plus de trois fois supérieure à celle de la Thaïlande.
Sa population est également plus jeune, ce qui lui offre de meilleures perspectives de croissance du marché automobile.
Le gouvernement thaïlandais tente de rassurer le Japon

Le département des recettes à Bangkok. Photo : Seksan Rojjanametakun
Le Premier ministre Anutin Charnvirakul a cherché à apaiser les inquiétudes en réaffirmant le soutien de son gouvernement aux investisseurs étrangers, en particulier aux groupes automobiles japonais présents de longue date dans le pays.
Il a chargé le vice-Premier ministre et ministre des Finances Ekniti Nitithanprapas de réformer le régime fiscal applicable à l’industrie des véhicules électriques.
Une nouvelle structure de la taxe d’accise doit être prête d’ici septembre.
Ekniti a indiqué que les réductions de droits d’accise seraient strictement liées à l’utilisation de composants produits localement.
Les véhicules entièrement assemblés importés par des entreprises ne disposant pas d’usines locales pourraient en revanche être davantage taxés.
Le gouvernement veut ainsi protéger les investisseurs produisant réellement en Thaïlande, soutenir l’emploi et préserver les recettes fiscales.
Les autorités se montrent toutefois peu inquiètes concernant un éventuel départ de Toyota.
Danucha Pichayanan, secrétaire général du Conseil national de développement économique et social, juge peu probable que le constructeur transfère sa base de production en Indonésie.
La Thaïlande dispose d’une chaîne d’approvisionnement automobile développée depuis environ 30 ans et profondément intégrée, ce qui rendrait une délocalisation complexe et risquée.
Les groupes japonais ont par ailleurs déjà diversifié leurs investissements au sein de l’ASEAN, tout en maintenant une partie de leur production automobile en Indonésie.
Washington accuse la Thaïlande de faciliter le commerce chinois

Le bâtiment du Trésor américain à Washington D.C.
À ces tensions avec la Chine et le Japon s’ajoute désormais la pression des États-Unis.
L’administration du président Donald Trump accuse plusieurs pays d’aider la Chine à contourner les droits de douane américains grâce au transbordement de marchandises.
Selon un récent rapport de la Maison Blanche, plus de 40 pays auraient participé à un réseau logistique parallèle permettant à des produits chinois d’entrer aux États-Unis sous de faux étiquetages.
Le Bureau de la politique commerciale et industrielle américain cite notamment l’Union européenne, le Mexique, le Canada, l’Inde, le Japon et la Corée du Sud parmi les principaux facilitateurs présumés.
Plusieurs pays d’Asie du Sud-Est, dont la Thaïlande, l’Indonésie, la Malaisie et le Cambodge, joueraient également un rôle important dans ce système.
Les secteurs américains les plus affectés seraient ceux des équipements électriques, des circuits intégrés, de l’aluminium et des composants automobiles.
La Thaïlande de nouveau confrontée aux droits de douane américains

Conteneurs maritimes et ruban “Tariffs” avec drapeaux américains symbolisant les droits de douane des États-Unis. Photo : Bangkok Post
Ces accusations interviennent alors que Bangkok négocie déjà avec Washington sur les questions commerciales.
Donald Trump a invoqué l’article 301 pour imposer un droit de douane de 12,5 % à la Thaïlande, après qu’une décision de la Cour suprême américaine a jugé illégale une précédente hausse des droits de douane.
Somchai Jitsuchon estime que les responsables américains observent notamment une particularité des échanges thaïlandais : le volume élevé des importations en provenance de Chine coïncide avec d’importantes exportations vers les États-Unis.
La Thaïlande affiche ainsi un important déficit commercial avec la Chine tout en enregistrant un excédent avec les États-Unis.
Pour l’économiste, le transbordement apporte toutefois peu de bénéfices à la Thaïlande en raison de sa faible valeur ajoutée.
Il estime que le gouvernement doit plutôt développer les chaînes d’approvisionnement nationales et augmenter la part de composants et de valeur ajoutée thaïlandaise dans les produits exportés.
La Thaïlande se retrouve ainsi confrontée simultanément aux inquiétudes liées aux investissements chinois, au mécontentement de ses partenaires industriels japonais et à la pression commerciale croissante des États-Unis.
Voir aussi :
- Trois tempêtes économiques frappent de plein fouet la Thaïlande
- Thaïlande : les investissements étrangers bondissent de 37 %
- La Thaïlande est-elle vraiment en train de s’effondrer ?
Source : Thai PBS World
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