Les investissements dans les centres de données explosent en Thaïlande, attirant des géants comme Google, AWS et TikTok.
Mais leur consommation massive d’électricité et d’eau soulève des inquiétudes sur les bénéfices réels pour le pays.
Près de 500 milliards de bahts de projets approuvés en 2025

Centre de données. Photo : Data Center News.
Depuis deux ans, la Thaïlande multiplie les efforts pour attirer les grandes entreprises technologiques mondiales.
Le Conseil de l’investissement (BOI) a approuvé 26 projets de centres de données représentant près de 500 milliards de bahts en 2025.
Dès le premier trimestre 2026, les nouvelles demandes d’investissement avaient atteint 1 010 milliards de bahts, soit environ 2,4 fois plus qu’un an auparavant.
Le portefeuille de projets prévus représente désormais près de 2,87 gigawatts.
La grande majorité des installations se concentre dans les provinces du Corridor économique de l’Est : Chonburi, Rayong et Chachoengsao.
Mais après s’être félicitée de l’afflux de capitaux, la Thaïlande s’interroge désormais sur sa capacité à fournir suffisamment d’électricité, d’eau et de main-d’œuvre qualifiée.
Le réseau électrique thaïlandais sous pression

Centrale électrique de Bang Pakong dans la province de Chachoengsao.
La multiplication des centres de données pose un défi au réseau électrique national.
Jerin Raj, vice-président senior et directeur de la région Asie-Pacifique et de l’Inde chez Black & Veatch, évoque un « déficit en mégawatts ».
Il ne s’agit pas d’une pénurie globale de capacité de production : la marge de réserve électrique de la Thaïlande dépasse 25 %.
Le problème vient plutôt du réseau de transport, conçu pour alimenter des activités industrielles traditionnelles et non des campus de centres de données consommant énormément d’électricité de manière permanente et concentrée.
L’Autorité thaïlandaise de production d’électricité a donc lancé un plan de 31 milliards de bahts pour moderniser le réseau électrique du Corridor économique de l’Est.
Environ 70 % des projets approuvés se trouvent dans cette région, selon l’agence publique chargée de la régulation énergétique.
Jusqu’à 30 000 mégawatts d’électricité nécessaires
L’ampleur potentielle de la consommation inquiète les autorités.
Selon Poonpat Leesombatpiboon, secrétaire général de la Commission de régulation de l’énergie, si tous les centres de données approuvés fonctionnaient à pleine capacité, leur demande pourrait atteindre près de 30 000 mégawatts.
Cela représenterait plus de la moitié de la capacité de production électrique du pays, estimée à environ 55 000 mégawatts.
Les autorités ont donc créé une nouvelle catégorie tarifaire spécialement destinée aux centres de données.
Le prix de l’électricité devrait se situer entre 5 et 6 bahts par kilowattheure, contre environ 3 à 4 bahts pour les ménages.
Les promoteurs doivent également fournir une garantie financière de 4,5 millions de bahts par mégawatt de capacité.
Cette somme sera progressivement remboursée lorsque les projets atteindront leurs objectifs réels de consommation.
Le ministre des Finances, Ekniti Nitithanprapas, a expliqué que ce tarif plus élevé reflétait notamment le coût du gaz naturel liquéfié importé nécessaire pour répondre à cette nouvelle demande.
Google défend les retombées économiques de ses centres de données

Logo de Google sur la façade d’un bâtiment du groupe.
Face aux inquiétudes sur la consommation de ressources, Google défend les retombées économiques de ses investissements et les mesures prises pour limiter leur impact.
Le groupe fait partie des géants du numérique qui s’implantent dans le Corridor économique de l’Est.
Bryan Yue, responsable des infrastructures mondiales pour la région Asie-Pacifique chez Google et chargé du projet de centre de données de Chonburi, estime que les retombées dépassent largement les installations elles-mêmes.
« Internet vit au sein des centres de données », a-t-il expliqué, rappelant que ces infrastructures permettent notamment de faire fonctionner Google Maps ou d’effectuer un paiement par QR code dans un stand de rue à Bangkok.
L’investissement d’environ un milliard de dollars annoncé par Google en 2024 devrait, selon l’entreprise, générer une hausse du PIB thaïlandais de 4 milliards de dollars sur quatre ans.
La construction nécessiterait en moyenne 4 200 travailleurs par an.
Google estime également que pour chaque emploi directement créé dans l’un de ses centres de données, neuf autres seraient générés dans la construction, les services publics et les services locaux.
Les besoins considérables en eau et en électricité constituent cependant l’un des principaux points de friction.
Google affirme procéder à une évaluation spécifique des risques liés à l’eau avant chaque construction, en s’appuyant parfois sur un siècle de données locales.
Dans les régions où les ressources sont déjà sous pression, l’entreprise privilégie le refroidissement par air, comme elle le fait notamment au Nevada, au Texas et dans certaines régions de l’Inde.
Lorsque l’approvisionnement en eau est plus stable, Google utilise le refroidissement par eau, qui nécessite moins d’électricité.
Le groupe s’est également engagé à restituer davantage d’eau qu’il n’en prélève et à publier ses données d’efficacité.
Google affirme avoir été le premier hyperscaler à publier chaque trimestre des données sur l’efficacité énergétique (PUE), ainsi que la consommation annuelle d’eau de chacun de ses sites.
Voir aussi : Thaïlande : Google installe un centre de données à Chonburi
Le BOI veut privilégier la qualité des investissements
Après avoir largement ouvert ses portes aux projets pendant trois ans, le Conseil de l’investissement entend désormais renforcer ses critères.
Son secrétaire général, Narit Therdsteerasukdi, affirme que la politique du pays ne doit plus être « une simple compétition sur le nombre de projets ».
Les autorités veulent désormais comparer les bénéfices économiques avec la consommation d’électricité et d’eau ainsi que l’impact environnemental.
Narit Therdsteerasukdi a engagé des discussions avec le Premier ministre Anutin Charnvirakul afin de renforcer les règles.
Il a notamment constaté que de nombreuses installations situées dans la région de Bangkok consommaient d’importantes quantités d’eau et d’électricité sans être soumises à des études d’impact environnemental.
50 emplois pour l’électricité consommée par 13 millions de personnes
L’Institut de recherche sur le développement de la Thaïlande (TDRI) appelle lui aussi à examiner attentivement les retombées réelles de ces investissements.
La chercheuse en politique énergétique Areeporn Asawinpongphan estime justifié de faire payer aux centres de données un tarif électrique supérieur à celui des ménages.
Elle avertit cependant que leur développement ne doit pas se faire au détriment des industries existantes, qui ont besoin des mêmes infrastructures, de la même électricité et des mêmes sources d’énergie propre.
Le TDRI avance surtout une comparaison spectaculaire.
Selon ses estimations, un centre de données d’une puissance de 100 mégawatts crée environ 50 emplois directs.
Mais il consommerait autant d’électricité qu’environ 13 millions de personnes et autant d’eau que 1,3 million de personnes.
Ces chiffres alimentent les interrogations sur l’équilibre entre les milliards de bahts investis et les retombées économiques réellement obtenues par la Thaïlande.
Les industriels thaïlandais craignent une concurrence pour l’eau

Le barrage Bhumibol sur la rivière Ping. Photo : EGAT
Ces inquiétudes sont également partagées par une partie du secteur industriel.
La Fédération des industries thaïlandaises (FTI) a interrogé 160 dirigeants de ses entreprises membres sur l’expansion des centres de données.
Parmi eux, 68,8 % citent l’insuffisance de l’approvisionnement en eau comme leur principale préoccupation.
La hausse de la demande en électricité et les doutes sur la capacité de la réglementation à suivre cette expansion sont chacun cités par 61,3 % des répondants.
« Nous craignons que la hausse de la demande en eau ne déclenche une concurrence entre les industries et les communautés », a averti Montri Mahaplerkpong, vice-président de la FTI.
Selon lui, une croissance mal maîtrisée pourrait mettre en concurrence les usines, les ménages et les centres de données pour l’accès aux ressources.
Il estime également que l’augmentation de la demande électrique pourrait menacer à terme la sécurité énergétique du pays si elle n’est pas correctement gérée.
Par ailleurs, 51,2 % des dirigeants interrogés doutent que les entrepreneurs thaïlandais bénéficient directement et significativement de cet essor.
Ils pointent notamment la dépendance du secteur aux technologies importées et aux spécialistes étrangers.
Les industriels ne rejettent toutefois pas cette nouvelle activité.
Quelque 48,1 % estiment que les centres de données pourraient contribuer de manière importante au développement industriel de la Thaïlande.
Et 48,8 % pensent que le pays peut devenir une véritable plaque tournante régionale si les contraintes liées aux ressources sont correctement maîtrisées.
Voir : La Thaïlande devient un hub majeur pour les centres de données et les services cloud
Un défi pour la main-d’œuvre thaïlandaise
La question des compétences constitue un autre enjeu.
Budsarin Pradityont, directrice nationale de ST Telemedia Global Data Centres en Thaïlande, estime que les travailleurs thaïlandais apprennent rapidement et disposent déjà de compétences numériques.
Ils auraient cependant eu jusqu’ici moins d’occasions de travailler sur des problèmes techniques particulièrement complexes.
Selon elle, l’arrivée de grands opérateurs internationaux peut contribuer à combler ce déficit grâce au transfert de connaissances.
Elle souligne également que les centres de données ne constituent que la première couche d’une économie numérique.
À plus long terme, la création de valeur dépendra surtout des logiciels et des applications développés à partir de ces infrastructures.
L’électricité devient un enjeu mondial pour l’intelligence artificielle

Illustration de l’intelligence artificielle.
La Thaïlande n’est pas la seule confrontée à cette pression.
Gartner prévoit une hausse de 26 % de la consommation électrique mondiale des centres de données en 2026, pour atteindre 565 térawattheures.
La demande mondiale en électricité du secteur pourrait approcher 290 gigawatts d’ici 2030.
Selon Linglan Wang, analyste directrice chez Gartner, la disponibilité de l’électricité, davantage que celle des puces, devient ainsi le nouveau champ de bataille du développement des infrastructures d’intelligence artificielle.
Anders Maltesen, président de la division Energy Industries d’ABB pour l’Asie, estime que la Thaïlande doit agir simultanément sur deux fronts.
Selon lui, le développement de nouvelles capacités de production et une meilleure utilisation des infrastructures électriques existantes doivent progresser de front, plutôt que de manière séquentielle.
Cette approche se retrouve dans un plan du ministère thaïlandais de l’Énergie visant à ajouter plus de 1 150 mégawatts de points d’alimentation et de transformateurs dans le Corridor économique de l’Est.
Vers des achats directs d’électricité verte

Des panneaux solaires sur un réservoir à Ubon Ratchathani, en Thaïlande. Photo : EGAT
La Thaïlande teste parallèlement un système permettant aux centres de données d’acheter directement de l’électricité renouvelable.
Un projet pilote d’accord d’achat direct d’électricité, ou Direct Power Purchase Agreement, est plafonné à 2 000 mégawatts.
Il permettrait aux installations de conclure directement des contrats avec des producteurs d’énergie renouvelable, en dehors du système traditionnel d’acheteur unique de la compagnie publique d’électricité.
Google suit attentivement ce projet, qui correspond à son modèle consistant à conclure des contrats à long terme avec des producteurs d’énergie renouvelable.
Ces contrats offrent aux développeurs la sécurité financière nécessaire pour investir dans la construction de nouvelles capacités de production.
Les règles définitives du dispositif progressaient toutefois lentement lors de la consultation publique et restaient encore en suspens à la mi-2026.
La Thaïlande s’interroge désormais sur les bénéfices réels
Le débat sur les centres de données a ainsi profondément changé en Thaïlande.
Il y a encore deux ans, la priorité était d’attirer le plus grand volume possible de capitaux étrangers.
Désormais, le BOI, le régulateur de l’énergie, le TDRI, la Fédération des industries thaïlandaises et les opérateurs s’interrogent davantage sur ce que le pays retire réellement de ces investissements.
La réponse dépendra notamment de la capacité de la Thaïlande à adapter son réseau électrique, à préserver ses ressources en eau et à former une nouvelle génération de techniciens spécialisés.
Voir aussi :
- La Thaïlande prépare un plan énergétique géant pour ses data centers
- La Thaïlande profite du boom de l’IA pour attirer les centres de données
- Microsoft va ouvrir son premier centre de données en Thaïlande
Source : The Nation Thailand
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4 commentaires
Il faudra nous expliquer en quoi tous ces data centers vont améliorer la vie de chacun.
Personnellement, je n’y vois que des inconvénients et que ce soit en Thailande,en France, tous ces data centers ne servent que les multinationales au détriment des populations et de la planète.
Je n’ai pas de smartphone donc toute cette énergie et toute cette eau pour demander à l’IA si l’eau ça mouille ou pire, pouvoir payer avec son téléphone dans un noodle shop ou pire encore, produire des fakes… me fait plutôt peur.
Surtout que ce n’est pas un seul projet mais des dizaines à travers le monde.
En France, le petit roi des riches a signé le même genre de contrat qui va consommer un maximum d’eau, alors qu’il y a de plus en plus de problèmes de manque d’eau et de sécheresse…
Est-ce réellement nécessaire ???
Combien de pépètes restent en Thaïlande.
Très peu, la grande majorité part dans des paradis fiscaux ou aux USA.
Les data centers sont un piège pour les états.
L’État de New York a refusé l’implantation de data centers sur son territoire. Il y a bien une raison.
C’est tout à fait dans l’ordre des priorités et de la mentalité thailandaise :
On ne voit que le côté investissements et rentrées de capitaux venant des grands groupes multinationaux de l’informatique et de l’intelligence artificielle.
Autrement dit, les autorités et les capitalistes fortunés privés de Thailande réagissent comme un ours qui découvre un pot de miel fermé par un couvercle, et seulement ensuite, ces « grands stratèges » économico-financiers se demandent comment ils vont procéder pour ouvrir le pot de miel.
En l’occurrence ici, trouver les solutions pour alimenter ces centres en électricité et en eau pour les faire fonctionner en se rendant compte que le pays n’a pas actuellement les ressources énergétiques pour assumer ces exigences de fonctionnement…
Encore un bel exemple de la mise en pratique de l’expression bien connue « mettre la charrue avant les bœufs »…