Face à la hausse des coûts de l’énergie, la Thaïlande est appelée à transformer cette contrainte en levier de modernisation industrielle.
Une tribune signée par Chana Poomee, président d’honneur de l’Association thaïlandaise des cimentiers, président de la Fédération des cimentiers de l’ASEAN et membre du conseil d’administration de l’Association mondiale du ciment et du béton.
Pendant des décennies, la Thaïlande a construit son économie en partant du principe que l’énergie resterait bon marché, stable, et que sa gestion relevait de la responsabilité d’autres acteurs.
Ce principe commence à s’effriter, beaucoup y voient une menace, pourtant, cette évolution pourrait aussi devenir une opportunité.
Lorsque l’énergie devient chère et incertaine, les pays sont contraints de se poser des questions fondamentales : comment produisent-ils ? Comment consomment-ils ? Quelle est la véritable résilience de leurs industries ?
Dans ce contexte, l’avantage ne revient pas à ceux qui parlent le plus vite, mais à ceux qui construisent le plus vite.
Partout dans le monde, l’énergie est de plus en plus produite localement, gérée numériquement et considérée comme un atout stratégique.
La Thaïlande dispose déjà de nombreux éléments nécessaires, ce qui lui manque, c’est l’intégration.
La leçon chinoise : aligner durabilité, sécurité et productivité
La Chine offre un exemple éclairant.
Bien avant la généralisation des véhicules électriques, elle a massivement investi dans les fondations : réseaux électriques, chaînes d’approvisionnement en batteries, capacités industrielles et demande intérieure.
Ce qui en a découlé n’a pas été simplement l’émergence d’une nouvelle industrie, mais l’alignement de trois objectifs souvent jugés incompatibles : la durabilité, la sécurité énergétique et la productivité.
En Chine, les véhicules électriques n’ont jamais eu pour seul but de réduire les émissions.
Ils ont permis de réduire la dépendance aux combustibles fossiles importés tout en accélérant les progrès dans les batteries, l’électronique, les logiciels et la fabrication.
Ce qui ailleurs était présenté comme une transition coûteuse s’est transformé en une modernisation industrielle.
C’est ce qui rend des entreprises comme BYD si difficiles à concurrencer : leur avantage ne réside pas dans le choix entre durabilité, sécurité ou productivité, mais dans l’intégration de ces trois dimensions au sein d’un même système.
Une fois les fondations posées, l’échelle s’est renforcée d’elle-même grâce à la baisse des coûts, une innovation plus rapide et une plus grande résilience.
La Thaïlande n’a pas besoin de reproduire le modèle chinois.
Mais elle ne peut pas se contenter de rester un simple assembleur au sein du système d’autrui.
La question n’est plus de savoir si elle doit adopter les énergies renouvelables, mais quelle partie de ce système elle peut construire, sécuriser et exploiter par elle-même.
Le « Saraburi Sandbox », laboratoire d’un nouveau modèle industriel

Le projet Saraburi Sandbox s’appuie sur les infrastructures industrielles de la province de Saraburi pour développer un modèle de production plus sobre en carbone, intégrant énergies renouvelables, économie circulaire et innovation.
Cette transition prend déjà forme dans des lieux comme le « Saraburi Sandbox », un modèle émergent de partenariat public-privé-citoyen à faible empreinte carbone, situé dans une province qui assure une grande partie de la production de ciment en Thaïlande.
Ce qui s’y dessine est bien plus qu’un simple projet pilote : c’est un premier schéma directeur pour un nouveau modèle industriel, dans lequel l’énergie n’est plus considérée comme un service public centralisé, mais comme un élément que les industries gèrent activement.
Les contrats d’achat d’électricité (CAE) directs peuvent aider les entreprises à s’approvisionner en énergie renouvelable à la source.
Le stockage d’énergie peut transformer l’intermittence en fiabilité.
Les technologies de formation de réseau peuvent stabiliser des systèmes moins dépendants de l’énergie de base traditionnelle.
L’intelligence artificielle peut optimiser l’offre et la demande en temps réel.
Quand les déchets agricoles deviennent une ressource énergétique

Une moissonneuse récolte la canne à sucre dans une exploitation thaïlandaise.
Même les déchets — autrefois perçus comme un problème d’élimination — deviennent de plus en plus une ressource énergétique.
Les résidus agricoles, les sous-produits industriels et les déchets organiques peuvent être transformés en biomasse, en biogaz ou en carburants alternatifs.
Dès lors que les déchets acquièrent une valeur économique, les incitations changent, et les comportements s’adaptent en conséquence.
Le même principe s’applique au brûlage de la canne à sucre.
Les agriculteurs brûlent souvent les feuilles non par choix, mais parce que les alternatives viables restent limitées.
Lorsque les résidus agricoles deviennent une source de revenus, le brûlage diminue — non par la contrainte, mais par l’économie.
Pourtant, rien de tout cela ne fonctionne sans des personnes capables de le mettre en œuvre.
Certaines des solutions les plus pratiques pour la gestion des déchets agricoles ne proviennent pas de technologies importées, mais de techniciens, de mécaniciens et d’agriculteurs thaïlandais.
Dans la province de Ratchaburi, un agriculteur thaïlandais a mis au point le premier véhicule de collecte et de broyage des feuilles de canne à sucre fabriqué localement.
Conçu à partir de pièces produites sur place, il coûte environ 1,8 million de bahts, contre plus de 10 millions de bahts pour certaines alternatives importées.
Plutôt que de traiter les feuilles de canne à sucre comme des déchets à brûler, la machine les transforme en matière première biomasse pour la production d’électricité, contribuant à réduire la pollution par les PM2,5 tout en créant une nouvelle valeur économique à partir des résidus agricoles.
En dehors de la saison de la canne à sucre, cette même machine peut traiter les tiges de maïs, la paille de riz et l’herbe de Napier à des fins d’énergie alternative.
Voilà à quoi ressemble l’innovation locale : pratique, économique et conçue pour être déployée à grande échelle.
Ce n’est pas seulement de l’innovation, c’est une capacité à mettre en œuvre — et c’est souvent le déploiement, et non un objectif ambitieux, qui déterminera le succès ou l’échec d’une transformation.
L’Évolution industrielle 6.0, un système à six couches

Cette illustration symbolise la convergence entre intelligence artificielle, technologies numériques et transition écologique. Source : hgs
La Thaïlande aspire à exploiter la puissance de l’IA, à investir dans les infrastructures numériques et à moderniser son industrie.
Mais sans la capacité de mettre en œuvre ces projets à grande échelle, la stratégie reste une simple aspiration.
Le frein n’est plus la vision, c’est la mise en œuvre.
C’est pourquoi la prochaine phase de développement de la Thaïlande doit être envisagée comme un système intégré : l’Évolution industrielle 6.0.
Il ne s’agit pas seulement d’un slogan : c’est la convergence de six couches interconnectées — l’énergie, les matériaux, les systèmes numériques, la finance, la logistique et les personnes.
La Thaïlande dispose déjà de ces six éléments, pourtant, ils ne fonctionnent toujours pas comme un tout.
L’énergie reste déconnectée de la demande industrielle.
Les déchets restent déconnectés des marchés de l’énergie.
Les capacités numériques ne sont pas encore profondément ancrées dans les infrastructures.
Le financement peine encore à soutenir une transformation à long terme.
L’opportunité réside dans leur interconnexion.
Le « Saraburi Sandbox » pourrait devenir ce point d’intégration : un lieu où les systèmes énergétiques, la demande industrielle, les ressources locales, l’intelligence numérique et les capacités d’exécution se rejoignent.
Les déchets alimentent l’énergie, l’énergie soutient l’industrie, l’industrie crée de la valeur qui revient aux communautés.
En cas de succès, l’impact serait structurel plutôt que progressif.
Les coûts pourraient évoluer, la compétitivité pourrait s’améliorer, de nouvelles industries pourraient émerger, la Thaïlande pourrait devenir moins dépendante des systèmes externes.
Une fenêtre d’opportunité qui pourrait se refermer
Les crises ne durent pas éternellement.
Si la stabilité revient trop vite, le sentiment d’urgence s’estompe.
Si les chaînes d’approvisionnement reviennent à la normale, les incitations à la localisation s’affaiblissent.
C’est pourquoi ce moment est crucial.
Les gagnants de la transition énergétique ne seront pas ceux qui ont attendu la certitude, mais ceux qui ont construit dans l’incertitude — en utilisant les bouleversements pour renforcer leurs systèmes et créer des capacités durables.
La Thaïlande ne manque ni de technologie, ni de talents, ni de capacité industrielle.
Ce qui lui manque, c’est l’intégration.
Et c’est pourquoi cette crise n’est pas quelque chose à éviter, mais une opportunité à saisir pour aller de l’avant.
Tribune initialement publiée par le Bangkok Post.
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