Après des mois d’incertitude, la Thaïlande a enfin pu nommer un nouveau Premier ministre, mais à quel prix ?
Srettha Thavisin, 60 ans a été soutenu par 482 des 747 députés du Parlement mardi, après que son parti, le Pheu Thai, a réuni une coalition controversée pour former un nouveau gouvernement.
Voir : La Thaïlande a un nouveau Premier ministre : Srettha Thavisin
Srettha, un magnat de l’immobilier basé à Bangkok qui, du haut de son mètre quatre-vingt-dix, est surnommé Nit (« petit » en thaïlandais), est un relatif nouveau venu en politique, bénéficiant d’un fort soutien de la part des entreprises et connu pour être un fervent défenseur des droits des homosexuels et de la protection de l’environnement.
Il fait également l’objet d’allégations d’évasion fiscale, que certains législateurs ont évoquées lors du débat parlementaire de mardi.
Mais, l’ascension de Srettha marque moins le début d’une nouvelle ère pour la politique thaïlandaise qu’une dernière tentative de prise de pouvoir par le parti populiste Pheu Thai et l’establishment conservateur.
Lors des élections générales de mai dernier, le parti libéral Move Forward est arrivé en tête, promettant de tourner la page du régime militaire et monarchique de la dernière décennie.
Dans un premier temps, le Pheu Thai, qui est arrivé en deuxième position et qui s’est également opposé à l’establishment militaire qui a chassé ses anciens dirigeants élus à deux reprises par des coups d’État, a annoncé une alliance avec le Move Forward.
Voir : La confrontation comique entre les vainqueurs des élections en Thaïlande
Toutefois, lorsqu’il est apparu clairement que l’establishment empêcherait le Move Forward de prendre les rênes du pays, le Pheu Thai a renoncé à cette alliance et s’est allié aux partis militaires qu’il avait autrefois reniés.
« Nous transformerons les désaccords en consensus », a écrit le Pheu Thai dans un message publié sur X, l’ancienne plateforme Twitter, mardi soir, lorsqu’il est devenu évident que Srettha deviendrait le prochain Premier ministre du pays.
Mais cela ne sera pas facile, avertissent les experts.
Le Pheu Thai devrait prendre la tête d’un gouvernement de coalition précaire composé d’anciens ennemis, trahir une grande partie de sa propre base et s’attirer les foudres d’un mouvement qui se dit « progressiste » de plus en plus important.
Mais, y avait-il d’autres choix, à part de laisser la Thaïlande sans gouvernement pendant 10 mois, pour que les mandats de cinq ans des 249 sénateurs nommés par l’armée prennent fin ?
C’est ce que désiraient certains partisans et responsables du parti Move Forward, malgré les conséquences négatives que cela aurait eues sur le pays.
Et il faut bien sûr faire la part des choses entre les électeurs qui ont voté pour un vrai changement de politique et ceux qui ont donné leurs voix aux deux grands partis vainqueurs des élections juste parce qu’ils ont fait d’importantes promesses électorales, comme de majeures augmentations de salaires.
Des promesses qui sont jugées irréalisables ou dangereuses pour l’économie du pays par certains experts.
Voir : À l’occasion de la fête du travail des thaïlandais critiquent les promesses électorales
Voici ce qu’il faut savoir sur la façon dont le Pheu Thai en est arrivé là et sur ce qu’il devra affronter à l’avenir.
Aller de l’avant sans aller de l’avant

Résultats des élections en Thaïlande
Avant les élections de mai, on s’attendait à ce que le Pheu Thai obtienne les meilleurs résultats.
Le mécontentement de l’opinion publique à l’égard du gouvernement tumultueux du pays, soutenu par l’armée, était manifeste, et le Pheu Thai occupait depuis longtemps le rôle le plus important dans l’opposition.
Srettha était l’un des trois candidats du parti au poste de Premier ministre, parmi lesquels figurait également Paetongtarn Shinawatra, la fille de l’ancien Premier ministre et fondateur de facto du Pheu Thai, Thaksin Shinawatra, qui est rentré d’exil mardi.
Voir : Thaksin Shinawatra est rentré en Thaïlande après 15 ans d’exil
Mais le parti Move Forward, dirigé par le jeune Pita Limjaroenrat et surtout connu pour ses appels à amender la section 112, la loi de lèse-majesté controversée utilisée contre les militants anti royalistes, a obtenu encore plus de voix.
Le Pheu Thai n’a pas soutenu le plan de réforme de la diffamation royale du Move Forward, mais il s’est tout de même associé aux vainqueurs des élections, unis par leur promesse commune de mettre fin au régime militaire en place.
Après que Pita a été empêché de devenir Premier ministre le mois dernier, le Move Forward a annoncé qu’il soutiendrait une coalition dirigée par le Pheu Thai, soulignant que son objectif était de « former un gouvernement du côté de la démocratie ».
Mais il était devenu évident que les forces royalistes de l’establishment qui s’opposaient à Pita ne permettraient pas la formation d’un nouveau gouvernement avec la participation du Move Forward.
Début août, le Pheu Thai a annoncé qu’il chercherait une nouvelle coalition sans le Move Forward.
Au cours des semaines suivantes, le Pheu Thai a accueilli des partenaires de coalition de tous horizons, y compris certains des partis explicitement alignés sur l’armée contre lesquels il avait fait campagne auparavant.
En conséquence, le Move Forward a refusé de soutenir la coalition dirigée par le Pheu Thai, déclarant qu’elle « déformait la volonté du peuple lors des élections ».
La rupture du Pheu Thai avec le Move Forward a peut-être permis à Srettha de remporter les voix nécessaires mardi, mais elle aura de graves conséquences à long terme, avertissent les experts.
Mark S. Cogan, professeur associé d’études sur la paix et les conflits à l’université japonaise Kansai Gaidai, a déclaré au journal TIME :
« Le plus important dans ce mélodrame post-électoral est peut-être le préjudice causé au Pheu Thai dans sa relation avec le Move Forward.
Il est clair maintenant que le Pheu Thai pense trop à court terme, alors que le Move Forward, plus idéaliste, pense à la santé à long terme d’un mouvement plus progressiste ».
Bien que le Pheu Thai ait déclaré qu’il continuerait à promouvoir certaines des politiques décrites dans son protocole d’accord initial avec le Move Forward, sa nouvelle coalition de 11 partis a été constituée à la condition qu’il n’y ait pas d’amendements à la loi sur la lèse-majesté et que le Move Forward n’y soit pas associé.
Pendant ce temps, le Move Forward, désormais contraint de jouer un rôle d’opposition, est en passe de gagner encore plus de soutien public, en particulier parmi les électeurs du Pheu Thai déçus par le nouveau choix de partenaires de leur parti.
« La collaboration (du Pheu Thai) avec des partis alignés sur l’armée ferme effectivement la porte à une future coopération potentielle avec le Move Forward au sein d’une coalition pro-démocratique », a expliqué Napon Jatusripitak, chercheur invité à l’Institut ISEAS-Yusof Ishak de Singapour.
« La réputation du parti a été ternie aux yeux des électeurs libéraux et pro-démocratiques. »
Un « gouvernement de réconciliation » bancal

Manifestants au Monument de la Démocratie le mercredi 19 juillet suite au rejet par le Parlement de nommer Pita Limjaroenrat au poste de Premier ministre. Photo : Wassayos Ngamkham
Si l’alliance rompue du Pheu Thai avec le Move Forward a été une vive déception pour des électeurs, le partenariat improbable du parti avec ses anciens rivaux soutenus par l’armée est une gifle pour les partisans inconditionnels des « chemises rouges ».
M. Srettha a lui-même déclaré avant les élections, il y a plusieurs mois, qu’il refuserait le poste principal si cela signifiait que le Pheu Thai devait former une coalition avec le Premier ministre sortant Prayut Chan-o-cha ou le vice-Premier ministre Prawit Wongsuwon, deux personnalités qui représentent la mainmise de l’armée sur la politique thaïlandaise.
« L’idée de travailler avec eux dans le même gouvernement, de siéger dans le même cabinet, je ne me vois pas faire cela », avait-il déclaré au journal VOA en mai.
Cette semaine, il a affirmé que la manœuvre politique consistant à s’associer aux deux partis était nécessaire pour mettre en œuvre les politiques promises par le Pheu Thai.
Srettha a déclaré: « J’ai fait la promesse dans l’espoir que le parti Pheu Thai remporterait une victoire écrasante, mais ce n’est pas le cas et les mathématiques politiques ont changé en conséquence. »
M. Cogan a déclaré :
« D’une part, compte tenu du système peu démocratique qui a produit ce résultat, il s’agit d’une approche pragmatique pour sauver un gouvernement semi-démocratique qui n’aura pas tous les ministères clés contrôlés par les conservateurs.
D’un autre côté, le Pheu Thai doit savoir qu’il joue avec son avenir, car les plus fidèles du mouvement des chemises rouges désavoueront la direction d’un parti qui s’est lié d’amitié avec le diable. »
Ce que le Pheu Thai appelle un « gouvernement de réconciliation » a été très mal accueilli par l’opinion publique, 64,5 % des personnes interrogées dans le cadre d’un sondage n’étant pas d’accord avec un tel gouvernement de coalition.
Le retour fracassant de l’ancien Premier ministre Thaksin, accueilli par des partisans émus des chemises rouges lorsqu’il a atterri à Bangkok mardi matin, quelques heures avant le vote du Premier ministre, a ajouté aux tensions.
Il a passé plus de 15 ans en exil après avoir été renversé par un coup d’État en 2006 et avoir fui le pays en 2008 pour échapper à la prison pour corruption.
L’homme de 74 ans a été incarcéré mardi pour purger sa peine de huit ans, mais on pense que le Pheu Thai a conclu un accord pour garantir sa libération anticipée.
Le fait que sa fille, Paetongtarn Shinawatra, n’ait pas été proposée candidate lors du vote de mardi en dit long aussi sur son avenir politique probable.
Les différents partis liés à Thaksin mettent généralement un membre de la famille Shinawatra au pouvoir, après Thaksin lui-même, c’est son beau-frère, puis sa sœur qui avaient étaient désignés au poste de Premier ministre pour le remplacer.
Mais pour diriger cette coalition impopulaire, ils ont préféré choisir Srettha Thavisin.
« En s’alignant sur des partis liés à l’armée et à l’establishment conservateur, le Pheu Thai a sacrifié ce qui lui restait de crédibilité en tant que parti défendant des valeurs libérales et pro-démocratiques en opposition au régime militaire », a déclaré M. Napon.
Il a ajouté que la coalition a également laissé le Pheu Thai « considérablement limité dans sa capacité à tenir ses promesses de campagne et à façonner les futures politiques du gouvernement ».
Il reste à voir dans quelle mesure un gouvernement composé de membres ayant des intérêts très différents, et souvent contradictoires, peut fonctionner, a expliqué M. Napon.
« Si l’efficacité est mesurée en termes de capacité à remplir les promesses de campagne et à mettre en œuvre les politiques, je pense que la nouvelle coalition dirigée par le Pheu Thai ne sera pas très efficace.
Ses priorités politiques seront compromises par la nécessité de maintenir une alliance fragile avec d’autres partis qui font des demandes pressantes en échange de leur soutien à la coalition. »
Selon une annonce faite lundi par la coalition, le Pheu Thai devrait avoir huit ministres, dont le Premier ministre, et neuf vice-ministres.
Le parti conservateur Bhumjaithai, connu pour avoir légalisé le cannabis et arrivé en troisième position lors des élections de mai, aura quatre ministres et quatre vice-ministres.
Quant aux partis United Thai Nation et Palang Pracharath, alignés sur l’armée, ils auront chacun deux ministres et deux vice-ministres.
Selon M. Napon, le « marché du diable » conclu par le Pheu Thai pour s’assurer une place au sein d’un gouvernement majoritaire semble avoir voué le parti à l’échec.
« La décision du Pheu Thai équivaut à une trahison du mandat de ses partisans », a-t-il déclaré.
« Toute mauvaise gestion ou réaction du public sera probablement attribuée au Pheu Thai, ce qui le placera dans une position vulnérable. »
Les manifestations contre le nouveau gouvernement semblent inévitables.
Voir : Les voyageurs en Thaïlande invités à se préparer à des troubles politiques
Ces dernières semaines, des militants pro-Move Forward et des Chemises rouges ont déjà organisé des manifestations pour demander, en vain, au Pheu Thai de ne pas les trahir en s’associant à leurs anciens adversaires politiques.
En attendant, malgré sa relégation dans l’opposition après sa victoire électorale, tout n’est pas perdu pour le Move Forward.
Selon certains experts, ce n’est qu’une question de temps avant que le jeune parti libéral ne revienne encore plus fort pour disputer à nouveau la direction du pays.
Source : Time
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1 commentaire
Il est clair que ce gouvernement, de la manière dont les négociations pour former une coalition majoritaire au Parlement ont été menées et qui a abouti à la nomination de M. Sertthai comme PM, semble tellement allier l’eau et le feu que l’on peut franchement craindre que sa durée de vie ne soit particulièrement courte et fragile, tant les lignes directrices des programmes et de l’idéologie des partis de la coalition semblent opposées !
C’est clairement un gouvernement tellement « artificiel » dans son échafaudage et sa construction qu’un simple désaccord lors d’un projet de loi pourrait voir s’écrouler ce montage politique hors-nature.
Combien de temps M. Sertthai pourra maintenir l’église au milieu du village ?
Comme le fait remarquer l’article, la mise au second plan de la fille cadette de Taksin Shinawatra au sein de la scène politique actuelle, fait penser que Sertthai a été poussé sous les projecteurs gouvernementaux, comme on pousse un bœuf à l’abattoir !
Cela ne présage rien de bon pour l’avenir du parti Pheu Thai et pour la pérennité de son gouvernement, mais les dés en sont jetés et le taureau est dans l’arène…
Mais la mise à mort risque d’être pour le toréador !