Le remplacement du gouverneur de Phuket relance les accusations de corruption et d’influence mafieuse sur l’île touristique.
Les mutations successives du gouverneur et de deux de ses adjoints interviennent alors que les autorités renforcent la lutte contre les empiétements sur les espaces publics et les prête-noms utilisés par des étrangers pour acquérir illégalement des terrains.
Un conflit au sommet de l’administration de Phuket

Statue géante de Bouddha à Phuket. Photo : Roma Neus
La polémique a éclaté lors d’une réunion en ligne organisée le 15 juin par le ministère de l’Intérieur avec les gouverneurs de l’ensemble des provinces thaïlandaises.
Présidant cette réunion en tant que Premier ministre et ministre de l’Intérieur, Anutin Charnvirakul a évoqué le conflit opposant le gouverneur de Phuket, Nirat Phongsittithaworn, à deux de ses adjoints.
Selon plusieurs informations relayées par les médias thaïlandais, ce différend serait né après les opérations menées par le gouverneur contre des entreprises exploitant illégalement des plages publiques sous la protection présumée de certains hauts fonctionnaires.
Les tensions se seraient ensuite aggravées lorsque des menaces de mutation visant le gouverneur auraient circulé.
Faisant référence à ces menaces, Anutin a déclaré qu’un vice-gouverneur prétendant avoir le pouvoir de faire muter son supérieur était « hors de ses gonds ».
Il a rappelé que seul le Conseil des ministres pouvait décider d’une telle mutation, sur recommandation du ministre de l’Intérieur.
Quelques heures après cette réunion, le ministère de l’Intérieur a annoncé la mutation des deux vice-gouverneurs concernés.
Theerapong Chuaychu a été transféré à Nakhon Si Thammarat, tandis qu’Adul Chuthong a été affecté à Songkhla.
Le lendemain, le Conseil des ministres a approuvé le transfert du gouverneur Nirat au poste de secrétaire permanent adjoint du ministère de l’Intérieur à Bangkok.
Il a été remplacé par Chotnarin Kerdsom, jusque-là gouverneur de Songkhla.
Selon Anutin, ces changements avaient été proposés par le secrétaire permanent du ministère de l’Intérieur, Arsit Sampantharat, afin « d’améliorer les performances » de l’administration.
Ces mutations interviennent quelques semaines seulement après la visite effectuée par Anutin à Phuket en mai afin de constater lui-même les problèmes auxquels l’île est confrontée.
Le Premier ministre avait alors promis de lutter contre les occupations illégales des plages et contre les groupes mafieux accusés d’intimider les habitants pour s’approprier des terrains publics.
Voir : Thaïlande : des étrangers accusés d’avoir privatisé une plage à Phuket
« Nous devons envoyer des personnes qui ne sont pas en conflit afin qu’elles puissent travailler ensemble en harmonie. Phuket revêt une importance économique, générant d’énormes revenus pour le pays », avait-il déclaré.
Une île sous pression entre corruption et réseaux d’influence

Les autorités thaïlandaises ont intensifié les contrôles à Freedom Beach, à Phuket, afin de lutter contre les empiétements sur le domaine public. Photo : Facebook/Owity Lima
Première destination touristique de Thaïlande et l’une des provinces les plus prospères du pays, Phuket est régulièrement confrontée à des affaires liées à des activités illégales.
Parmi les dossiers les plus sensibles figurent les empiétements sur les espaces publics, la spéculation immobilière et le recours à des prête-noms thaïlandais permettant à des étrangers d’acquérir illégalement des terrains.
Selon plusieurs analystes, ces réseaux bénéficient souvent de la complicité de fonctionnaires corrompus, ce qui leur permet d’échapper aux poursuites judiciaires.
Voir : La Thaïlande frappe fort contre les prête-noms étrangers : 48 arrestations
L’opposition dénonce une « manœuvre politique »

Le Premier ministre Anutin Charnvirakul lors d’une visite à Freedom Beach, à Phuket, en mai, afin d’inspecter des empiétements présumés sur le domaine public et des constructions illégales. Photo : Facebook/พรรคภูมิใจไทย
Pour les partis d’opposition, ces mutations ne s’attaquent pas aux véritables causes du problème.
Le député Chayachana Dechdecho, vice-président du Parti démocrate, estime qu’un simple transfert de hauts fonctionnaires ne constitue pas une sanction.
Ces propos font écho à une pratique régulièrement dénoncée en Thaïlande, où des policiers et d’autres fonctionnaires soupçonnés de corruption sont souvent mutés plutôt que sanctionnés.
Selon Chayachana, les autorités doivent surtout renforcer les enquêtes contre les réseaux économiques illégaux et examiner les liens présumés entre certaines personnalités influentes de Phuket et des responsables politiques nationaux.
« Je considère cela comme une farce visant à tromper la population », a-t-il déclaré.
La députée Pukkamon Nunarnan, du Parti du peuple, qualifie pour sa part ces mutations de « manœuvre politique » et de « drame politique », estimant qu’elles servent avant tout à redistribuer les rapports de force au sein de la province plutôt qu’à combattre les réseaux d’influence.
Elle réclame une enquête sur les hauts fonctionnaires soupçonnés d’avoir facilité les empiétements sur les plages publiques et demande qu’ils soient sanctionnés si leur responsabilité est établie.
« Le public ne s’intéresse pas aux conflits personnels. Il est bien plus important de s’attaquer aux influences néfastes, aux conflits d’intérêts et à la corruption », a-t-elle déclaré.
La corruption reste un défi majeur pour la Thaïlande

Manifestation contre la corruption en Thaïlande. Photo : Bangkok Post
Pour le professeur associé Olarn Thinbangtieo, vice-doyen de la faculté de sciences politiques de l’université de Burapha, cette affaire met en lumière les failles structurelles de l’administration thaïlandaise.
Selon lui, « les problèmes de Phuket se sont accumulés au fil de nombreuses années, et la mutation de hauts fonctionnaires n’y changera rien ».
Il estime que cette crise illustre les mécanismes qui permettent encore à certains fonctionnaires de recevoir des pots-de-vin de la part de personnalités influentes.
Il appelle le gouvernement d’Anutin à profiter de cette affaire pour engager une réforme en profondeur de la bureaucratie.
En février dernier, la Thaïlande a enregistré son plus mauvais classement depuis 19 ans dans l’Indice de perception de la corruption, en se classant 116e sur 182 pays.
Voir : Corruption record en Thaïlande en 2025 : net recule dans l’indice mondial
En réaction, Anutin a annoncé la création d’un Comité national de coordination de la lutte contre la corruption, qu’il préside personnellement.
Pour ses détracteurs, la crise qui secoue aujourd’hui Phuket illustre les limites des mutations administratives face à une corruption institutionnelle et à des réseaux d’influence enracinés depuis des années.
Voir aussi :
- Thaïlande : un réseau truquait les concours de la fonction publique
- La Thaïlande étend sa chasse aux prête-noms étrangers aux restaurants
- Les acteurs du tourisme en Thaïlande dénoncent la corruption policière
Source : Thai PBS World
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