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Centres d’arnaque au Cambodge : Amnesty soupçonne l’État de complicité

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Journalistes visitant un centre d’arnaque à Phnom Penh au Cambodge

Dans un nouveau rapport, Amnesty International a révélé des liens entre des militaires, des policiers et les centres d’escroquerie au Cambodge.

Présenté à Bangkok le 29 octobre 2026, ce document de 160 pages, intitulé « Official Business » (Affaires officielles), met en cause cinq entreprises de sécurité et renforce les soupçons de complicité de l’État cambodgien.

Voir : Cambodge : l’industrie des arnaques pèserait jusqu’à 60 % du PIB

Des militaires et policiers liés à plus de 20 centres d’arnaque

Des clôtures barbelées sont visibles à l'extérieur d'un complexe du Great Wall Park, ancien centre d'appels frauduleux dans la ville de Sihanoukville, au Cambodge

Des clôtures barbelées sont visibles à l’extérieur d’un complexe du Great Wall Park, ancien centre d’appels frauduleux dans la ville de Sihanoukville, au Cambodge. Photo : Reuters

Amnesty International affirme avoir identifié des liens entre plus de 20 membres de l’armée et de la police cambodgiennes, des sociétés de sécurité privées et au moins 22 centres d’escroquerie.

Pour établir ces connexions, les enquêteurs ont analysé des uniformes, des insignes, des numéros d’identification, des documents publics et des publications sur les réseaux sociaux.

Ils ont notamment géolocalisé des vidéos provenant de plus de 200 comptes TikTok de gardiens, permettant de documenter leur présence dans 23 complexes jusqu’en août 2026.

Dans trois établissements, des personnes apparemment toujours en service dans l’armée ont été observées en train de former, diriger ou superviser des agents de sécurité.

L’enquête relie également les sociétés de sécurité à plusieurs personnalités du monde des affaires et de la politique, dont un ancien PDG de banque, un promoteur immobilier et le fils d’un ancien vice-Premier ministre.

Amnesty précise toutefois ne pas se prononcer sur la responsabilité personnelle de ces personnalités dans les violences documentées.

Voir : Le Cambodge lutte-t-il vraiment contre l’industrie des centres d’arnaque ?

Cinq sociétés de sécurité au cœur d’un système de violences

Illustration de gardiens en uniforme avec des matraques et des chiens devant un centre d'escroquerie entouré de murs et de barbelés

Des agents de sécurité surveillent un complexe fortifié, équipé de caméras et de miradors, avec des chiens de garde. Illustration : Amnesty International

Le rapport relie cinq entreprises de sécurité privées à au moins 23 complexes.

Trois d’entre elles présentent des liens avec les autorités cambodgiennes.

Leap Somnang apparaît comme la plus importante, avec une présence identifiée dans au moins 15 complexes répartis dans huit provinces.

Security Response, liée au réseau financier Huione et à Panda Bank, aurait opéré dans cinq établissements, dont Park 8.

Le groupe Huione, accusé par les autorités américaines d’avoir blanchi au moins 4 milliards de dollars, compte parmi ses dirigeants Hun To, neveu de l’ancien Premier ministre Hun Sen et cousin de l’actuel chef du gouvernement, Hun Manet.

Voir : Coup dur pour les cybercriminels au Cambodge et en Birmanie

Les trois autres sont ZD Security (ex-BIC Security), liée à deux complexes à Botum Sakor, Dara Security, liée à deux complexes à Sihanoukville, et Best Security, présente dans un complexe de Bavet.

Le rapport met en cause trois hauts gradés :

  • Le colonel Ban Sophat, présenté par Amnesty comme président de Leap Somnang.
  • Lay Channy, chef adjoint de la police, dont le numéro de téléphone figurait sur une publicité de Best Security. Il a participé à la répression à Bavet, où cette société gardait un complexe.
  • Le général de brigade Tek Bunthoeun, qui détiendrait des intérêts dans un ensemble immobilier comprenant le centre BM02, où des violences ont été documentées.

Selon Amnesty, les gardiens ne se contentaient pas de surveiller les bâtiments.

Ils empêchaient les victimes de s’échapper, les frappaient et les conduisaient dans des salles de punition.

Des survivants racontent aussi que des gardiens leur infligeaient des décharges électriques.

À Park 8, une Camerounaise surnommée « Maia » a expliqué avoir été conduite dans une pièce sombre où des responsables l’ont violée, tandis que des gardiens surveillaient l’extérieur.

Un autre survivant, l’Ougandais « Gabe », affirme avoir été enchaîné au-dessus de bassines d’eau, battu pendant des heures tout en subissant des décharges électriques.

La secrétaire générale d’Amnesty International, Agnès Callamard, a cité le cas d’une femme violée à trois reprises parce qu’elle n’avait pas rapporté les revenus attendus.

Certaines victimes étaient par ailleurs achetées et revendues d’un complexe à l’autre.

La plupart des 151 survivants interrogés entre janvier 2023 et septembre 2026 ont indiqué que les gardiens disposaient de matraques électriques.

Plusieurs ont également signalé la présence d’armes à feu.

Les enquêteurs ont aussi examiné les dossiers de plus de 400 autres victimes.

Leurs recherches ont permis d’identifier 86 centres d’escroquerie au Cambodge.

Ils en ont visité 82 et ont constaté la présence de gardiens dans chacun d’eux.

Ces établissements accueillaient notamment des personnes attirées par de fausses offres d’emploi, puis séquestrées et contraintes de participer à des fraudes en ligne visant des victimes du monde entier.

Voir : Cambodge : échappés des centres d’escroquerie, des survivants décrivent l’enfer

Amnesty dénonce une possible complicité de l’État cambodgien

Agnès Callamard, secrétaire générale d'Amnesty International

Agnès Callamard, secrétaire générale d’Amnesty International. Photo : Khaosod

Lors de la présentation du rapport au Foreign Correspondents’ Club of Thailand, à Bangkok, Agnès Callamard a estimé que l’État cambodgien avait au minimum laissé faire ces activités, voire qu’il en était probablement complice.

« L’empreinte de l’État cambodgien est omniprésente », a-t-elle déclaré.

Voir : Scambodia : comment le Wall Street Journal humilie le Cambodge

Selon elle, ces complexes sont tellement vastes qu’il est impossible de dissimuler leur existence.

Elle a jugé les mesures du gouvernement cambodgien « clairement et lamentablement insuffisantes », estimant que les sociétés de sécurité « n’ont pas été inquiétées ».

Dans une réponse adressée à Amnesty le 15 octobre, les autorités cambodgiennes ont indiqué avoir sanctionné 77 policiers en lien avec les centres d’escroquerie.

Plusieurs personnes et entreprises mises en cause contestent cependant les conclusions de l’enquête.

Ban Sophat affirme n’avoir été que conseiller du propriétaire de Leap Somnang.

Security Response rejette l’ensemble des accusations formulées contre elle, tandis que Best Security nie tout contrôle de Lay Channy sur ses activités, tout en reconnaissant que son numéro figurait sur une enseigne de la société.

Malgré la campagne de répression lancée en juillet 2025, Amnesty affirme ne pas avoir connaissance d’enquêtes visant les cinq sociétés identifiées.

L’organisation reconnaît que les grands complexes semblent désormais inactifs, mais estime que « l’infrastructure de l’impunité » qui leur a permis de fonctionner n’a pas été démantelée.

Comme l’ont montré de précédentes enquêtes, la fermeture de certains centres n’empêche pas les réseaux d’escroquerie de se déplacer et de réapparaître dans d’autres installations, parfois plus petites et difficiles à repérer.

Amnesty réclame des enquêtes indépendantes, la suspension des licences des sociétés concernées pendant les investigations et des réparations pour les victimes.

La secrétaire générale d’Amnesty a aussi demandé au gouvernement cambodgien de traiter les personnes exploitées « comme des victimes et non comme des criminels ».

L’organisation appelle enfin la communauté internationale à faire pression sur Phnom Penh et à réexaminer ses coopérations militaires, policières et financières.

Elle demande également des poursuites, y compris au titre de la compétence universelle, et la délivrance de mandats d’arrêt lorsque les preuves le permettent.

Voir aussi :


Sources : Amnesty International ; Khaosod English

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